La Lampe au beurre de Yak de Hu Wei

Sélectionné à la Semaine de la Critique, « La Lampe au beurre de Yak » de Hu Wei, est un film qui, à première vue, pourrait être considéré comme un ovni. Mais si l’on y regarde de plus près, tous les procédés et les messages intrinsèques de ce court métrage sont finalement assez classiques. Partant d’une pratique assez répandue en Asie (se faire photographier devant un fond), Hu Wei dissèque ses compatriotes avec bienveillance et simplicité. Pour ce faire, le réalisateur laisse l’image prendre le pouvoir en ne la manipulant pas par les mouvements de caméra : les quinze minutes de « La Lampe au beurre de Yak » se déroulent en plan d’ensemble fixe, témoin quasi objectif des histoires qui se déroulent à travers son oeil optique. Si ce choix peut surprendre au départ, il devient vite un élément indispensable de la narration. L’immobilité de la caméra offre au cadre une liberté de tons et de mouvements qui n’est envisageable qu’ainsi. Dans la restriction de l’espace filmique, s’ouvre alors les histoires personnelles, et tout se raconte avec aisance, données brutes et sans artifice de la souffrance de ne pas être là où on le souhaiterait.

Car tous ces personnages qui se font prendre en photo devant un lieu fictif souffrent d’être là. Absents au monde pour des raisons qui leur sont propres, l’image leur permet de s’offrir, le temps d’un clic argentique et pour l’éternité sur papier photographique, la captation d’un moment qui n’existe pas. Se succèdent par exemple une famille devant « la muraille de Chine », un couple devant « sa maison » ou encore un podium d’enfants devant « les tribunes du stade de Beijing 2008 ». Au-delà du naïf et acceptable mensonge que ce cliché implique, les protagonistes accèdent par un leurre habile à un rêve inaccessible. L’image n’est que ce que l’on veut bien y voir, et surtout ce que l’on veut bien y projeter de désirs et de désillusions.

Hu Wei questionne la légitimité des procédés cinématographiques complexes et prouve que la simplicité de forme (un plan fixe) peut être une force. Il interroge aussi les messages propres à l’objet filmique en mettant en scène la manipulation (l’arrière-plan est un leurre assumé). Faux ovni, « La Lampe au beurre de Yak » est un hommage indirect au cinéma des Premiers Temps, aux Frères Lumières et autres Mélies, à cette époque où l’intérieur du cadre était le lieu de la mise en scène, sans artifice ni faux semblant, à cette période où un film, c’était la vie… L’impertinence en plus.

Géraldine Pioud

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Article associé : l’interview de Hu Wei, le réalisateur, et de Julien Féret, le producteur du film

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