Hu Wei. Rêve & réalité, désir & cinéma

En novembre dernier, nous avons découvert au Festival de Brest « Le Propriétaire », un film noir à l’esthétique très marquée. Son auteur, Hu Wei, actuellement étudiant au Fresnoy (comme Eduardo Williams, réalisateur de « Que je tombe tout le temps ? »), réapparaît dans nos fenêtres avec un nouveau film hybride dans lequel des familles tibétaines défilent devant l’objectif, sur fond d’arrières-plans diversifiés. « La Lampe au beurre de Yak » vient de commencer son parcours en festivals avec une sélection à la dernière Semaine de la Critique, à Cannes. Là où nous avons rencontré son auteur, Hu Wei et son producteur, Julien Féret (Ama Productions).

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Comment vous êtes-vous rencontrés ? Pourquoi avoir eu envie de travailler ensemble ?

Hu : Il y a cinq ans déjà, en 2008, j’ai fait une formation de documentaire pendant trois mois à l’université d’été de la Fémis. On s’est croisé à ce moment-là.

Julien : Un de mes amis, chef opérateur, intervenant là-bas, m’a proposé d’assister aux projections des travaux et m’a parlé d’un jeune réalisateur chinois qui avait fait un joli documentaire. Je suis allé à la projection, le film m’a plu et on s’est vu avec Hu quelques jours après. Il parlait moins bien le français que maintenant mais on a quand même passé une heure à parler de cinéma. Sa culture du cinéma en général, et du cinéma français en particulier, était très aiguisée. Il voyait tout, il m’a parlé de Bruno Dumont, de la « La Vie de Jésus ».

Hu repartait en Chine, son désir était de venir étudier le cinéma en France, ce qui m’a intéressé. Finalement, quelques temps plus tard, il m’a recontacté en me disant qu’il venait s’installer en France, parce qu’il rentrait aux Beaux-Arts à Paris. On a commencé à travailler tout de suite sur ce projet, ce court-métrage.

Hu, pourquoi t’es-tu dirigé vers les Beaux-Arts et non vers une école de cinéma « classique » ?

Hu : J’aime beaucoup étudier des choses différentes. Avant, à Pékin, j’ai fait des études cinématographiques pendant quatre ans, j’avais donc une base dans ce domaine. Là, je voulais découvrir une autre culture, une autre forme d’art. En allant aux Beaux-Arts, je voulais développer mon propre chemin entre cinéma et art plastique, comme le film « La Lampe au beurre de Yak », qui dialogue entre photo, image fixe et image en mouvement, ce qui est d’avantage un concept d’art plastique.

De quoi parlait le documentaire que tu as fait à la Fémis ?

Hu : « Sans toi » parle d’une femme chinoise sans-papiers vivant en France depuis sept ans avec son ami. Tous deux vendent des choses au marché pour vivre et pour nourrir le fils resté en Chine, étudiant à l’université.

Julien : Cette femme est au chômage en Chine et pour gagner de l’argent en France, elle fait tout de même les poubelles et elle vend des chaussures. C’est un joli film.

Dans « Le Propriétaire », ton film précédent, comme dans celui-ci, on peut se demander si les frontières entre réel et fiction ne sont pas poreuses et dans quel genre tu te situes exactement.

Hu : J’ai toujours trouvé très intéressant les films hybrides, entre deux genres.

Julien, qu’est-ce qui t’a intéressé dans le travail de Hu ?

Julien : J’avais vu ses films d’école dont un très joli court métrage évoquant poétiquement l’histoire d’un enfant et de son père. J’étais vraiment attiré parce qu’il faisait, son univers et en même temps, j’étais curieux devant son amour pour le cinéma et cette grosse envie de faire des films, notamment en France. De mon côté, cela me plaît de travailler avec des réalisateurs étrangers, parce que cela casse les barrières culturelles, les stéréotypes et les réflexes dans la façon de faire des films. J’aime l’idée d’une réunion de personnes venant d’horizons complètement différents. Avant de faire la connaissance de Hu, je ne connaissais rien de la Chine et il y a eu une vraie rencontre.

Depuis combien de temps portez-vous ce projet de court ?

Julien : Quand Hu est entré aux Beaux-Arts, en 2009, on avait le scénario. Fin 2010, on a eu l’aide du CNC puis Arte a pré-acheté le film, et nous sommes partis dans cette aventure qui nous amène ici aujourd’hui, à Cannes.

Qu’y avait-il dans votre note d’intention, que vouliez-vous raconter  ?

Hu : J’ai été très touché par deux séries de photos. Les premières, en noir et banc, datant des années 1960, ont été faites dans une petite ville en Chine. Elles représentent un vieux couple se prenant en photo tout en changeant le fond de l’image. Les deuxièmes montrent une femme photographiant des ruines en Pologne. Il y a des choses communes entre l’Orient et l’Occident.

À quoi est due, selon vous, cette pratique de changement de fond, d’arrière-plan ?

Hu : Pour moi, le fond de la photo, c’est le rêve. On ne peut pas se déplacer en France, avoir l’opportunité de voir la Tour Eiffel, mais ce n’est pas grave : on prend une fausse photo avec un faux fond, pour réaliser un rêve. Mon film dialogue entre la réalité et le rêve.

Julien : Quand j’ai lu le scénario au début, j’ai tout de suite été séduit par la simplicité de la chose, et c’est cela qui fonctionne, il y a un coté complètement universel qui marche pour tout le monde. On est tous dans la projection de quelque chose que l’on n’a pas, et souvent cela nous fait oublier les choses importantes que l’on a à coté de soi. Cela m’a séduit par ce coté très simple.

Mais pour que cela fonctionne, il fallait que les personnages soient authentiques. On a des arrières-plans, il y a du faux partout mais les personnages doivent être vrais. Il fallait donc vraiment trouver des vrais Tibétains. Nous avons tourné en Chine, dans une province limitrophe du Tibet, car tourner là-bas était impensable.

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Comment avez-vous expliqué le film aux figurants acceptant de se laisser prendre en photo ?

Julien : Les gens du film sont de vrais nomades. Ils n’ont pas conscience du tournage de film, de la caméra.

Hu : Néanmoins, à l’aide du scénario, le tournage était orienté. Pendant qu’on tournait, les gens étaient invités à se faire prendre en photo. Ils jouent ainsi le fait qu’on va les prendre en photo.

Qu’est-ce que le court métrage t’apporte, Hu, pour raconter tes histoires ?

Hu : Le changement. Ce que j’ai voulu exprimer, c’est le changement du monde. Quinze minutes pour un film, c’est suffisant. C’est direct, simple.

Julien : Ce qui est intéressant chez lui, c’est sa maitrise du timing.

Il n’y a pas de musique dans « Le Propriétaire » ni dans « La Lampe au beurre de Yak ». Tu te concentres juste sur l’image ?

Hu : Je n’aime pas trop la musique extra-diégétique. Par exemple, un portable qui sonne, je le filme, je peux l’accepter, mais je ne veux pas rajouter de musique. Je garde le réel.

Propos recueillis par Katia Bayer. Retranscription : Carine Lebrun

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Article associé : la critique du film

Pour information, « La Lampe au beurre de Yak »  sera projeté à la Soirée Format Court, le jeudi 10 octobre 2013, en présence de l’équipe

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