Etrange Festival : Retour sur les courts de la carte blanche Albert Dupontel

Invité de la 19ème édition de l’Etrange Festival à l’occasion de la sortie de son nouveau film, « 9 Mois Ferme », Albert Dupontel s’est fendu d’une carte blanche pendant le festival, à laquelle se rattachait une séance de courts métrages programmée par le réalisateur. Petit retour sur cette projection qui s’est avérée passionnante et qui a permis de comprendre quelques unes des influences du cinéma d’Albert Dupontel.

En guise d’ouverture, Albert Dupontel a présenté un film qui lui tient à cœur, à savoir « Star Suburb, la banlieue des étoiles » de Stéphane Drouot. Oeuvre culte pour toute une génération de cinéastes (Gaspar Noé et Lucille Hadzillovic en tête), ce court métrage de SF artisanal, réalisé avec très peu de moyens (dans la propre cuisine du réalisateur, dit-on), fait le grand écart entre chronique sociale désabusée, nouvelle de SF anticipative à la Philip K. Dick et imagerie américaine inspirée des films de George Lucas ou de Steven Spielberg.

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Dans un futur proche, « quelque part dans une galaxie lointaine », la population pauvre est amassée dans des immeubles de banlieue suspendus dans l’espace et regroupés par nationalités. Réveillée par d’étranges bruits, Mireille, une jeune fille habitant le building français avec sa famille, se lève en pleine nuit et découvre, à la fenêtre de sa cuisine, un vaisseau appartenant à une station de radio, qui est à la recherche de gens éveillés pour leur faire gagner de l’argent. Mireille y voit une opportunité pour assouvir ses désirs de princesse comme dans les magazines, et va tout faire pour téléphoner à temps au standard de la radio pour récolter l’argent en question.

Critique féroce de la société consumériste moderne, écrasant les masses laborieuses et les rendant avides d’une « vie de magazine », « Star Suburb » étonne par la qualité de son récit qui s’inscrit parfaitement dans l’un des préceptes de la littérature d’anticipation, à savoir brosser le portrait de la société d’aujourd’hui en imaginant ce qu’elle pourrait devenir si tous ses mauvais côtés étaient amplifiés. Le film date de 1983 et reste toujours autant d’actualité.

Non exempt de défauts, dus en partie à un manque de moyens plutôt visible, « Star Suburb » reste ce film, d’une sincérité alarmante, non dénué d’humour, qui a vu la naissance d’un cinéaste qui ne put pas, par la suite, concrétiser ses idées dans d’autres films. Disparu l’année dernière, Stéphane Drouot oeuvrait sans doute dans un cinéma alternatif trop ambitieux pour trouver sa place dans le système étriqué du cinéma français. Gaspar Noé lui aura rendu un dernier hommage avec le film « Intoxication », dans lequel Stéphane se livre, sans fard, face caméra.

Deuxième film proposé dans cette carte blanche, « The Dentist » de Leslie Pearce, est un classique du burlesque (1932), qui met en scène W.C. Fields, star du music-hall de l’époque, dans le rôle d’un dentiste odieux, plus affairé à ses loisirs, comme le golf ou la chasse, qu’à sa supposée vocation.

À travers plusieurs séquences d’anthologie (un arrachage de dents impossible sur une grande patiente qui se tord de douleur dans tous les sens, un soin prodigué à un barbu dont la bouche est introuvable), ce petit film sans prétention dresse le portrait d’un personnage méchant et cynique, faisant preuve de misogynie et obnubilé par la surprotection de sa fille.

Malheureusement, le récit est plutôt ténu et n’est qu’un prétexte à un déchaînement d’humour caustique par l’un des premiers grands comiques trash du cinéma, dont on masquait à l’époque certaines répliques, jugées trop rudes pour les oreilles du grand public.

Pour terminer la séance, Albert Dupontel a choisi de projeter « The Mystery of the Leaping Fish », un film muet subversif et fascinant, réalisé en 1916 au sein des studios hollywoodiens, avec John Emerson à la réalisation, Tod Browning au scénario et D.W. Griffith à la production.

Pastiche irrévérencieux de Sherlock Holmes, ce film met en scène un détective scientifique, Coke Everyday (Coke Ennyday en VO), interprété par un Douglas Fairbanks survolté, qui, pour résoudre les énigmes auxquelles il se retrouve confronté, doit s’injecter et sniffer de la drogue en continu. Alternant situations cocasses et humour surréaliste (comme par exemple une scène de poursuite à dos de poisson gonflable au cours de laquelle Coke Everyday injecte des seringues de coke à « l’animal » pour qu’il soit plus performant), cette comédie, d’une liberté totale, détonne par sa réalisation hystérique et son ton ultra provoquant.

Que les créateurs de ce grand moment de folie aient été conscients ou non de la subversion dont ils ont fait preuve en faisant ce film (en témoigne la séquence d’épilogue, à la fois naïve et maline), il est très plaisant et surprenant de voir ce type de film aujourd’hui et de réaliser qu’ils n’ont pas du tout été inquiétés d’une quelconque censure à l’époque.

Julien Savès

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