Le Propriétaire de Hu Wei

En 2012, en France, le jour du Nouvel an chinois, un Asiatique d’une quarantaine d’années entreprend des démarches administratives afin d’obtenir sa carte de séjour. Après plusieurs heures d’attente, celles-ci échouent, à cause d’un avis de domiciliation prochainement invalide. Toute la journée durant, notre inconnu part alors à la recherche de M. Ding, le seul à même de lui fournir le papier vital. Mais Mr Ding est introuvable…

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Si « Le Propriétaire » est une fiction, c’est aussi une terre d’élection pour le documentaire. Les premières minutes nous montrent principalement des hommes, aux portes d’une administration, attendant d’être reçus. Ceux-ci, plutôt nombreux dans la rue, patientent en silence. Plusieurs visages et corps de différentes nationalités défilent en un panorama filmé, caméra à l’épaule. Nous comprenons que cette attente est une nécessité. Puis, la caméra s’attarde sur notre « homme », l’acteur Quoc Dung Nguyen : « Le Propriétaire » va nous parler de lui. On pourrait partir du postulat que c’est parce qu’il sort du lot qu’il devient le sujet principal. Mais les autres hommes, et les rares femmes ou enfants, que nous avons aperçus précédemment auraient pu également l’être, le film nous laissant souvent la possibilité de plusieurs voies comme de plusieurs interprétations. Ainsi, l’acteur Quoc Dung Nguyen a un faux air de l’acteur chinois Tony-Leung-Chiu Wai, lequel a réalisé un certain nombre de prestations mémorables au moins dans des films policiers ou d’action (« Infernal Affairs », « Hero »), mais aussi dans des films romantiques (« In The Mood for Love »…). Cette ressemblance peut sembler anecdotique. Sauf que la recherche de Mr Ding, qui est au départ plutôt une enquête sociale se convertit très vite en une enquête policière. Un certain nombre de codes du film noir se déploient : une disparition, une inspection, la sollicitation discrète d’un réseau de connaissances susceptibles de détenir la précieuse information, une « filature » avec un clin d’œil quasi incontestable aux films noirs des années 70, voire au « Samouraï » de Melville. Notre héros est doué du pouvoir de ne laisser aucune trace derrière lui; on ne l’entend jamais ; il récupère sa voiture à la fourrière sans être vu par les policiers présents ; à la limite de la clandestinité, il recherche un disparu. Autre particularité : aucune musique ne figure au générique du «Propriétaire » qui nous expose ainsi une série d’actions et de faits et s’exempte de tout racolage sonore.

Néanmoins, comme dans tout film noir, le réalisateur nous fait entrer dans un milieu habituellement réservé à des initiés. Ici, il s’agit du « milieu » chinois, un univers dans lequel notre protagoniste semble aussi à l’aise que dans la pratique de certaines mœurs françaises. Dans les deux cas, il ne montre aucune attache. Il y est à chaque fois de passage comme son statut d’immigré fait de lui une personne de passage en France ; lorsque la fonctionnaire blasée lui explique que son papier de domiciliation est erronné et qu’il va lui falloir revenir, il obtempère sans moufter. Lorsque sa voiture disparaît car mal garée un jour de marché, il sait s’adresser au policier approprié. Obstinément, notre « bonhomme » s’en tient à ses buts, sans relâche et sans affolement. On le suit, à la fois par empathie, par curiosité et parce que nous sommes entraînés par son activité méthodique. Comme si cela était insuffisant, Hu Wei renforce l’attrait pour son récit en captant notre attention avec des manifestations quasi surnaturelles : un oiseau tombe mystérieusement sur le pare-brise de la voiture du personnage dès les premières minutes ; un reportage télévisé en anglais s’interroge sur tous ces oiseaux qui tombent du ciel ; un dé est retrouvé dans un raviolis frits que notre protagoniste mange dans un restaurant asiatique et dont il prend un cliché avec son appareil photo numérique qu’il semble toujours emporter avec lui.

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Des événements étonnants, un personnage qui prend des photos à des moments plutôt incongrus : voilà comment donner davantage d’épaisseur à un protagoniste et une histoire qui en ont déjà de façon assez conséquente. On peut alors penser à des influences comme celles du film « Un Prophète » de Jacques Audiard (pour l’apparition subite du cerf sur la route) ou certaines nouvelles de Raymond Carver. Mais la pirouette continue. Au bout des vingt quatre minutes et trente secondes que dure « Le Propriétaire », force nous est de constater que nous étions encore loin d’avoir fait le tour du propriétaire comme de notre personnage : nous le voyions comme un immigré chinois, un peu étrange et paumé, au regard parfois attendrissant. Le cadavre nu d’une femme blanche qu’il exhume du coffre de sa voiture et qu’il jette dans le trou qu’il a creusé dans une forêt nous le fait subitement percevoir autrement. Notre homme est aussi un criminel. Est-il le meurtrier ou le complice d’un meurtre ? La nudité de la victime implique une certaine intimité avec elle. S’agit-il d’un crime passionnel ? Quel est ce sourire qu’il a lorsqu’au dessus de la tombe, il adresse à la victime un mot qu’il a écrit? Un sourire de repentir ou une satisfaction personnelle devant le meurtre accompli ? A nouveau, son calme et sa méthode se manifestent : il semble avoir tout son temps et être rôdé à ce genre de situations. Voir et revoir le film nous impose le constat suivant : cet homme n’a jamais cessé de nous échapper et de nous troubler.

Dans la forêt, maintenant, la nuit est tombée. Dans l’obscurité, notre « héros » prend une dernière photo avec flash cette fois-ci, mais nous ne voyons pas ce qu’il photographie. Et la dernière image s’arrête sur le portrait d’une chouette ou d’un hibou. Sacré Monsieur Hu !

Franck Unimon

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