Myriam Boyer :  » J’ai passé ma vie de comédienne à ne jamais lâcher. Quand vous regardez ma carrière, il n’y a que des personnages bien ancrés dans la vie »

Elle joue actuellement la chanteuse Fréhel, dans la pièce « Riviera », au Théâtre du Petit Montparnasse. Que ce soit au théâtre, au cinéma ou à la télévision, Myriam Boyer, mère de Clovis Cornillac et d’Arny Berry, a cumulé les rôles de personnages singuliers, alors qu’elle n’était pas franchement prédestinée aux planches et aux plateaux. Dans « Le Monde à l’envers » de Sylvain Desclous, récompensé du Prix Format Court, du Prix d’interprétation et du Prix du Jury étudiant, elle nous a charmés et émus. Films de copains, expériences en courts, sous-texte, … : Myriam Boyer (se) raconte avec franc-parler et dérision.

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© KB

On vous a découverte dans le film de Sylvain Desclous, « Le Monde à l’envers ». Recevez-vous beaucoup des propositions de courts ?

J’en fais très peu des courts métrages, j’ai eu des mauvaises expériences. Quand on est sympa, il peut y avoir des abus de temps en temps. Il m’est arrivé une chose terrible. Une petite qui sortait d’une école m’a demandé de jouer dans son film. Elle n’avait pas de scénario, j’étais partante. C’était une aventure un peu spéciale où elle ne disait pas ce qui allait se passer. J’ai joué le jeu à fond et puis, elle m’a téléphoné en me disant : « Je vais montrer le court métrage mais je vous préviens : vous n’êtes pas dedans ». Alors, là, je n’ai pas aimé (rires) ! Je n’ai pas trouvé ça bien : au moins, on vous montre ce que vous avez fait, même si on ne l’aime pas.

Cette expérience et la manière peu élégante dont ça s’est passé ne m’ont pas plu du tout. Au nom du court, j’ai eu deux-trois coups du genre. Je trouve que quand on fait un court métrage, on peut aussi être dans le professionnalisme. On peut comprendre les problèmes, être là pour les partager, mais il faut faire attention à ce que ça ne soit pas traité par dessus la jambe parce qu’on donne de soi et de son temps. Faire du court pour du court en se disant que ce sont des jeunes et qu’il faut les aider n’est pas une bonne idée. D’accord, ils ont besoin de vous, vous avez plus ou moins besoin d’eux mais ça ne suffit pas. Ce n’est pas un métier. Non, vous avez besoin de cette comédienne-là parce qu’elle raconte ça et de ce réalisateur-là parce qu’il raconte ça.

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Qu’est-ce qui vous a rassuré avec « Le Monde à l’envers » par rapport à vos anciennes expériences ?

Je l’ai fait parce que ça valait la peine sur tous les plans. Je me suis dit que c’était important, qu’il fallait qu’il le fasse, pour ce que ça raconte. J’ai senti que c’était quelqu’un qui faisait un film, qui savait ce qu’il racontait, qu’il avait besoin d’acteurs tels que nous pour le faire.

On était en train de faire un film, on allait quelque part ensemble, on n’était pas en train de s’amuser parce qu’on avait une caméra entre les mains. C’est quelque chose auquel il faut faire attention. Moi, je n’ai plus le temps de faire des films pour des films et des pièces pour des pièces. On fait ça quand on est jeune, il faut se trouver. Mais après, quand vous allez vers certaines personnes, il faut comprendre qu’on n’est plus dans cet état d’esprit. On peut mettre son talent au service de quelqu’un, à plus forte raison du court, des jeunes mais il faut que ça en vaille la peine. Il faut avoir l’idée que ce n’est pas un film de plus, que ça raconte quelque chose de différent.

Vous avez une très longue carrière de comédienne. Vous évoquiez à l’instant ce qu’on acceptait au début, les nouvelles expériences à embrasser. Aujourd’hui, y a-t-il des choses que vous cherchez plus activement dans les rôles que vous pourriez être amenée à jouer ?

Ce ne sont pas les rôles qui m’intéressent, c’est surtout ce que ça raconte. J’ai commencé à jouer dans des films d’auteurs dans les années 70, ce qui est peut-être l’équivalent des courts métrages d’aujourd’hui parce que ça ne coûtait pas trop cher et qu’on pouvait faire des films de copains. J’ai fait beaucoup de films comme ça, parce qu’il n’y avait pas d’argent. Après, quand ils avaient des sous, ce n’étaient plus mes copains (rires) ! Ça va jusqu’à « Série noire » de Bertrand Blier avec Patrick Dewaere. Il n’y avait pas d’habilleuse, pas de maquilleuse. Dewaere commençait à perdre ses cheveux, je les lui arrangeais comme je pouvais, il séchait ma robe de chambre après m’avoir étranglée dans la baignoire ! J’ai vécu des moments très, très forts de cinéma où on y croyait où on avait du culot et où on faisait des trucs extraordinaires. Par exemple, « Le Voyage d’Amélie » de Daniel Duval, c’était ça. Je jouais une petite jeune de la campagne qui faisait le voyage avec des petits loubards dans un road-movie absolument étonnant. On n’avait pas de sous, on est partis sans payer l’hôtel ; au niveau du cinéma, c’était absolument génial !

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Et comment était la liberté à ce moment-là ?

Elle était folle et on faisait des trucs absolument extraordinaires. Le cinéma d’auteur était très fort dans les années 70 avec des gens comme René Feret. D’ailleurs, on n’allait pas au commercial. Un comédien qui faisait des films d’auteur payait très cher le fait de faire un film commercial, comme j’ai fait « L’hôtel de la plage » (Michel Lang). Il fallait vraiment choisir. Du coup, en faisant du théâtre début 80, ça m’a donné sûrement quelque chose d’exigeant. Et je reste exigeante, même pour un court métrage. L’artistique m’intéresse, par dessus tout.

Vous êtes quelqu’un qui a besoin d’être beaucoup dirigée ?

Mais non, le talent n’a pas besoin d’être dirigé. Quand vous travaillez avec un chef op, vous n’allez pas lui dire exactement quelle lumière il doit faire, vous vous êtes compris avant, on part sur le même film, c’est le principe de la balle de ping-pong, je t’envoie ça, tu me renvois ça.

Plus que le personnage de Mado, qu’est-ce qui vous a plu dans l’histoire du « Monde à l’envers » ?

Exactement ce que ça raconte : une bonne femme de cet âge-là qui dit merde. Dans le film, un enfant désireux d’avoir son confort et d’être bien intégré sort, inquiet, à sa mère : « Tu te rends compte, à 50 berges, tu ne vas plus trouver de boulot » et en face, une mère rétorque : « Non, moi, je ne me mettrai pas un chapeau sur la tronche, j’ai le droit de dire non ». J’aime bien quand il y a du sous-texte et là, il y en a. Ce qui se passe entre cette mère et son fils, leur difficulté à communiquer, la solitude des êtres, c’est formidable. J’aime le rapport vrai. Ça pourrait être du Ken Loach. Lui, c’est mon chéri (rires) !

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C’est un secret ou pas ?

Mon chéri cinéma, parce que malheureusement … (rires) !

On a lu votre bio. Vous savez, vous êtes sur le site de Pure People !

Ah bon, c’est marrant, ça. Ça doit être à cause de Clovis ! Moi, je suis pour le mariage. Trois fois mariée. La dernière fois, j’avais 60 ans ! J’aime ce que racontent les films de Ken Loach. Quand j’ai vu le scénario de Sylvain, je me suis dit : « Ça, c’est pour moi ». L’histoire est ancrée dans le réel, au cinéma, il n’y en a plus tellement et quand on l’effleure, ce n’est pas vraiment ça.

Est-ce que c’est le côté universel de Mado qui vous a plu ?

Absolument, on est là pour ça. On n’est pas très nombreux à transmettre ça et il y a très peu de rôles de femmes comme celui de Mado. En plus, les réalisateurs ne sont pas très intéressés à l’idée de montrer une femme au centre, normale, à qui il n’est rien arrivé de spécial. Le social, maintenant, il faut que ça se passe dans un commissariat. Non, là, c’est juste une tranche de vie et je trouve que ce n’est pas emmerdant (rires) !

Je n’étais pas prédestinée à être comédienne. Si je ne l’étais pas devenue, j’aurais été Mado. Je ne me suis donc pas déguisée en comédienne et je pense que c’est important. Vous savez, j’ai passé ma vie de comédienne à ne jamais lâcher. Quand vous regardez ma carrière, il n’y a que des personnages bien ancrés dans la vie. Je trouve ça bien qu’on me donne ces rôles parce que souvent, ils sont trahis. Moi, je ne les trahis pas. Je les aime à chaque fois. J’ai beaucoup travaillé à la télévision : j’ai joué énormément d’ouvrières, de paysannes, sans arrêt. Ma carrière est traversée par mon milieu et j’y tiens. J’aime bien défendre humainement quelqu’un. Au théâtre, c’est pareil. Mais c’est de plus en plus difficile de trouver des rôles comme ça.

Les étiquettes, les avez-vous senties tout au long de votre carrière ?

Oui, on vous les colle et vous êtes fichés. Moi, je suis un électron libre. A Lyon, quand j’ai commencé, il y avait trois théâtres importants : Planchon, Maréchal et les Célestins. Quand on allait au restaurant après les spectacles, les tables ne se parlaient pas. Quand on travaillait avec l’un, on ne travaillait pas avec les autres. Moi, j’ai travaillé avec les trois ! Ma vie a toujours été comme ça : je peux faire du Blier mais on peut me retrouver dans un truc qui n’a rien à voir !

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Après avoir joué pendant quatre ans une pièce fabuleuse, « Combat de nègre et de chiens » de Bernard-Marie Koltès, mis en scène par Chéreau, avec Picolli et Léotard, on m’a proposé de la télé. À cette époque, tout le monde la boudait, moi, j’ai accepté parce que c’était là où les réalisateurs racontaient leurs histoires. Ça m’intéressait, comme ce court métrage. Aujourd’hui, au contraire, tout le monde court après la télé, et moi, je n’en fait plus.

Finalement, peu importe, pour vous, le support du moment que l’histoire est belle et que le réalisateur a quelque chose à amener !

Voilà !

On va bientôt vous voir dans une web-série !

Ah, pourquoi pas ? Je pense même que ça se rapproche beaucoup de ce que j’aime. Pour un truc superbe, je suis plus que partante. En revanche, on m’a proposé un sketch bidon de 5 minutes, comme il y en a plein à la télé. Ça, non, ce n’est pas pour moi ! C’est sympa mais ce n’est pas ce que j’aime raconter.

Pourquoi ?

Parce qu’on trompe les gens, parce qu’on fait semblant, parce que c’est de l’illusion. Je trouve aberrant qu’on fasse encore des histoires qui n’ont pas lieu d’être et qu’on ne fasse pas celles qu’il faut.

Vous avez le sentiment que la société recule ?

En tout les cas, je reconnais qu’elle me fait bien chier (rires) !

Il y a un manque d’audace ?

C’est surtout que depuis les années 80, les intermédiaires, les agents, les managers, les avocats, ont prise le pouvoir et ça a été une catastrophe. Les castings, c’est eux, le pognon, c’est eux. Qu’est-ce que c’est un artiste, s’il n’est pas singulier ?

Quand par exemple, Blier fait un film avec vous, il ne passe pas par un agent, il vous appelle ?

Oui, autrement, je n’y serais pas. Pareil pour un jeune réalisateur. Sylvain m’a téléphoné. Si vous me voyez dans un film, c’est parce qu’on m’a téléphoné.

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Pour revenir à vos débuts, comment s’est passé la rencontre avec Agnès Varda ?

Oh, ça, c’est le plus beau, c’est le début. Vous l’avez vu, « Nausicaa » ? Le film a été interdit, on ne l’a pas vu à l’époque parce qu’il critiquait la dictature des colonels en Grèce, il a été censuré à la télévision.

A l’époque, tout se passait aux Buttes-Chaumont dans les bureaux des réalisateurs. Les assistants recevaient les acteurs. Il n’y avait pas de castings, on faisait la queue devant chaque bureau. Ça s’appelait le couloir de la honte, à cause de la queue et de l’assistant qui se la jouait un peu. Avec mon môme, je me tapais tout le couloir. Je savais tout ce qui s’y passait, si on cherchait une brune une grande, avec mes photos, ma casquette et mes taches de rousseur. On était payé à la ligne et comme je n’avais pas de pognon et que j’avais mon môme, il fallait absolument que je ramène quelque chose, alors j’y allais ! Un jour, je rentre dans le bureau et l’assistant dit : « Ne bougez pas ! ». Il prend son téléphone : « Allô, Agnès, j’ai une gamine en face de moi, il faut que tu la vois, c’est exactement ce que tu cherches ». Il raccroche et me dit : « Elle vous attend ». J’ai traversé Paris dans un état de joie. Je suis arrivée chez Agnès, ça a été mon premier boulot mais manque de bol, le film n’est pas passé (rires) !

Comment vous êtes-vous habitué à la présence de la caméra ?

Très naturellement, avec des tous petits rôles de plus en plus importants. Par la petite porte, puis par de très belles choses. Quand vous approchez le talent, ça se transmet quelque part… Comme la connerie finalement !

Propos recueillis par Katia Bayer et Géraldine Pioud

Articles associés : la critique de « Le Monde à l’envers », l’interview de Sylvain Desclous

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4 réflexions sur “ Myriam Boyer :  » J’ai passé ma vie de comédienne à ne jamais lâcher. Quand vous regardez ma carrière, il n’y a que des personnages bien ancrés dans la vie » ”

  1. Tout à fait par hasard, j’ai joué une figurante, une caissière de supermarché dans ce « Monde à l’envers ». Ma rencontre avec Myriam Boyer à été un étonnement, un émerveillement, une actrice de mon époque que je connaissais et admirais. Je me suis retrouvée devant une FEMME simple, intelligente, passionnée et connaissant les déboires de la vie…qui d’autres qu’elle pouvait jouer Mado? J’ai la cinquantaine,des difficultés à trouver un travail, et le personnage de Mado me ressemblait tellement! Un grand merci à Sylvain pour ce film et à Myriam (oups! quel laisser-aller malgré mon grand respect!)et à tous deux, je tire ma révérence pour leur compréhension des « gens d’en bas »

  2. Chère Myriam, pardonnez cette familiarité, mais depuis hier soir , je me sens proche de vous ! Je vous ai vue dans « Riviéra » à Agde et je suis encore sous le charme. Vous êtes bouleversante , si fragile, en même temps si fière, essayant de vous battre. Par moment ivre sans jamais être vulgaire, par moment si enfantine ! J’ai vraiment beaucoup aimé cette pièce,et profondément admiré votre jeu mais je crois que tout le public a partagé ce plaisir avec moi.
    J’espère vous retrouver bientôt dans de beaux rôles au cinéma (le bruit des glaçons – j’en ai froid dans le dos )
    Nos fils sont nés le même jour, ça crée des liens, alors je vous embrasse avec toute mon admiration
    NICOLE FACHE

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