Luc Perez : « Je ne crois pas aux fantômes mais je crois que les énergies se passent. Il faut bien qu’elles aillent quelque part »

Transhumance sonore et graphique, hommage aux musiciens décédés Robert Johnson et Ali Farka Touré ainsi qu’au blues, au Mali, aux migrants traversant le désert dans l’espoir d’atteindre un plus bel avenir en Europe, « Miniyamba » de Luc Perez, cette année en compétition à Clermont-Ferrand, pourrait tout aussi bien être l’histoire de Moussa Diallo, le compositeur du film, ainsi que celle de cette amitié avec son réalisateur. Rencontre avec ce dernier.

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© Rémi Boissau

Pourquoi cet hommage à Robert Johnson et Ali Farka Touré ?

Robert Johnson est une de mes idoles, Ali Farka Touré aussi. Ce qui est étonnant, c’est qu’Ali Farka Touré est mort quand je pensais au film et que leurs dates correspondent : 1911-1938 pour Robert Johnson et 1939-2006 pour Ali Farka Touré. Je l’ai remarqué en faisant le générique et je me suis dit : « Ils se suivent ! ».

Vous croyez en la réincarnation ?

Bien sûr. Ali Farka Touré, c’est quelqu’un de plus posé, de plus intégré dans la vie. Son succès a contribué à faire fleurir, au sens propre, la ville de Niafounké, une petite ville malienne sur le fleuve Niger, alors que Robert Johnson, c’était un « chien errant ». Farka Touré avait un feeling incroyable, et ce qui est drôle, c’est que pour le film, j’ai travaillé avec des gens qui ont collaboré avec lui. Nous avons enregistré dans le studio de Barou Diallo qui était son bassiste attitré et qui fait la voix du restaurateur dans le film. À l’entrée du studio, il y avait un immense tableau du musicien, donc, il était sur nous, il était avec nous. Et Moussa (Moussa Diallo) qui a enregistré la musique de Miniyamba connaissait bien, lui aussi, Farka Touré. (….). Je ne crois pas aux fantômes mais je crois que les énergies se passent. Il faut bien qu’elles aillent quelque part.

Vous souvenez vous du jour où vous les avez découvert et dans quelles circonstances ?

Robert Johnson, je m’en souviens très bien. C’était pendant les années 90. J’étais chez un ami qui avait acheté un disque de blues et il l’a mis. Je lui ai dit : « Mais je connais, c’est les Rolling Stones ! ». Il m’a répondu : « Non, c’est Robert Johnson ». Et puis, on a écouté l’album et j’ai été subjugué par la modernité de sa musique. Quand mon ami m’a dit que Johnson était mort en 1938, je me suis aperçu que c’était l’année de naissance de ma mère (…..). J’ai connu Ali Farka Touré en 2002, après avoir été contacté par un musée américain pour faire un film sur l’esclavage. (….). Je suis allé aux Etats-Unis, j’ai acheté la compilation faite par Harry Belafonte sur l’histoire de la musique noire américaine. Il y avait aussi bien des chants de travail que des blues. Je trouvais ce disque magnifique et, chez un disquaire, à Copenhague, j’ai trouvé un album qui s’appelait « From Mali to Memphis ». Le disque mettait en relation des bluesmen et des musiciens maliens. Parmi eux, il y avait Ali Farka Touré (….).

Si vous deviez expliquer ce qui vous plait dans la musique de Robert Johnson et Ali Farka Touré, qu’est-ce que ce serait ?

C’est la brutalité de l’émotion, la musique de l’âme. J’ai horreur de la virtuosité, des virtuoses. Ali Farka Touré et Robert Johnson sont des virtuoses, ce sont des grands guitaristes mais on sent bien que ce n’est pas ça qui les intéresse. Et puis, c’est un flow. Quand je les ai écoutés, je me suis dit : « C’est ma musique ». Je me suis coulé dedans et pourtant, je viens du rock plutôt extrême. Adolescent, j’écoutais plutôt de la musique punk, de la musique « bruit « … . Et bien, justement, j’aime la musique africaine parce qu’elle n’est « pas propre ». Comment dire ? Elle n’est pas lisse. Mais comment on fait pour jouer d’un instrument qui fait …(il imite un son disgracieux). Finalement, les gens s’entraînent et ça devient quelque chose de magique. Le blues, c’est ça. On s’en fiche de faire joli mais il y a une émotion, une pulsion, une vérité.

Au départ, dans le film, je voulais que les musiciens jouent de la guitare. C’était mon hommage à Robert Johnson. Et puis, je me suis dit que se trimballer dans le désert avec une guitare, ce n’était pas pratique. Par Moussa Diallo, le compositeur du film, j’ai rencontré Ba Sekou Kouyaté qui est un des grands maîtres du n’goni actuellement. J’ai été impressionné par cette musique qu’il pouvait jouer avec cet instrument si minimal. Je me suis dit que c’était de ça dont allait jouer mon héros. Le problème, c’est que maintenant, Ba Sekou est une grande star. Il était partant pour participer au film, mais cela posait de grands problèmes de droits. On a donc enregistré avec un autre grand joueur de n’goni. Amy Sacko, la femme de Ba Sekou qui est cantatrice, joue par contre dans le film.

Vous êtes vous même musicien ou amateur de musique ?

Pas du tout. C’est ma grande frustration. Je ne suis pas musicien mais j’ai une grande sensibilité musicale. La musique, c’est ma vie et je ne peux pas passer une journée sans en écouter. (…). À la fin du tournage, Moussa, mon compositeur, m’a offert le n’goni du film. Il est au pied de mon lit et je le regarde respectueusement (….).

Comment s’est fait le travail avec Moussa Diallo ?

Cela a été un échange. Je lui ai dit : « Tu feras la musique de mon film ». Il m’a répondu : « D’accord ! ». Moussa est unanimement reconnu au Danemark. C’est lui qui m’a ouvert à d’autres musiques maliennes qu’Ali Farka Touré (…). Cela fait 35-40 ans qu’il est de toutes les expériences musicales au Danemark, aussi bien du funk, du reggae, du jazz en passant par le rock. Il fait une autre chose remarquable : depuis une dizaine d’années, il fait venir des musiciens maliens au Danemark et leur fait faire la tournée des écoles, des conservatoires, des petites salles de concert. Cela permet aux Danois de découvrir des grands musiciens maliens et à ceux-ci d’avoir une expérience et des revenus parce que quand vous tournez trois mois en Scandinavie, vu les salaires, quand vous retournez au Mali, vous pouvez vivre six mois correctement. Comme Moussa s’occupait beaucoup de ça, il avait un peu délaissé sa musique et suite à « Miniyamba » , il s’est remis à composer. Il a vraiment porté le film avec moi. On a enregistré 15 morceaux en 3 jours. On en a utilisé 5 seulement pour le film. Il a de quoi faire deux CD. On espère sortir le DVD et le CD des musiques de Moussa plus les versions du film. Il est prévu que ce soit distribué par la Scandinavie et le Japon.

Ça va sortir quand ?

Le problème, c’est que Moussa, c’est un grand voyageur (sourire). Là, il vient de rentrer du Mali ensuite, il repart en Inde puis en Tanzanie (…). Il monte des workshops avec des musiciens à travers le monde. Il fait venir des musiciens aussi bien du Danemark, d’Afrique du sud que du Pérou, c’est quelqu’un de très impliqué, de très cosmopolite. Il fait la même chose en Indonésie puisque sa femme est indonésienne, donc, pour l’attraper, c’est un peu compliqué (sourire).

Connaissez-vous la légende associée à Robert Johnson ?

Sa rencontre avec le diable ?

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Il y a de ça mais je pensais à la légende selon laquelle, il était capable de prendre le premier train qui se présentait à lui.

Oui, c’est ça, plein d’autres l’ont fait. On dit souvent que Robert Johnson jouait du Delta Blues alors qu’il était allé jusqu’à Chicago et New-York. Il a vraiment voyagé et je voulais faire un film là-dessus et sur ses rencontres avec d’autres musiciens comme Son House et ça tombait dans « l’ethnomusicologie ». Puis, je me suis dit que le blues et la musique malienne pouvaient permettre de parler de choses terribles comme les « événements de Ceuta et Melilla », fin 2005, où des migrants ont été tués en escaladant des grillages pour entrer clandestinement en Europe via l’Espagne.

Vous êtes plus attaché à la notion de « migrant » qu’ « immigrant »…

Oui, parce que c’est nous, les européens, qui les appelons « immigrants ».(….) C’est de l’hypocrisie totale car on ne peut rien faire contre les flux. On ne peut pas empêcher les gens de bouger. Ce qui m’a beaucoup marqué en Afrique, c’est la grande difficulté qu’ont les Africains à se déplacer. Tous les Africains ne « rêvent » pas de venir vider les poubelles en Europe. Mais ils n’ont même pas la possibilité de se déplacer que nous, même à l’intérieur de l’Afrique. Maintenant, il faut un visa pour aller au Maroc alors qu’avant, cela n’était pas nécessaire. Tout cela est imposé par l’Europe, et je trouve ça terrible. Alors que moi, j’ai mon passeport et je fais ce que je veux. La légende de « Miniyamba », ce serpent qui enferme le village, je trouvais que c’était une  » juste » métaphore de l’Afrique dont on ne veut pas que les gens sortent.

Dans « Miniyamba », il m’a semblé qu’à travers le personnage d’Abdu, le musicien et personnage principal, et sa cassette audio, il y avait un plaidoyer contre la musique dématérialisée du monde actuel.

Non. je la vois comme un relais et puis, l’Afrique, c’est les étalages de cassettes et les duplications de ces dernières. L’idée était vraiment d’exprimer la notion du relais. Comme dit Abdu : « Je n’ai pas besoin de la cassette car la musique est dans ma tête ». C’est ça qui est important : le flow. J’ai été très impressionné pendant qu’on enregistrait au Mali ; les musiciens, ils ont un tel flow ! Quand ils font de la musique, ils sont calmes, posés. Tout coule. Ils ne bougent pratiquement pas et ils sont dans un état extatique. C’est une espèce d’énergie qui est fluide, c’est que j’ai voulu enregistrer dans le film.

(…) Tous les sons que l’on entend sont faits avec des instruments de musique. Le sound designer a passé une après-midi chez Moussa, à manipuler ses très nombreux instruments de musique, en particulier maliens. Il n’a pas joué, mais il les a sentis et touchés, il a testé leurs sonorités. Puis, il les a enregistrés, les a nettoyés et échantillonnés et avec ça, il a fait les bruitages. Avec le son de tel instrument, il a imité la marche de quelqu’un. Avec tel autre, il a fait le bruit d’une mouche. Lorsque l’on sert du thé, le son qu’on entend est celui d’un balafon. L’idée était qu’Abdu étant musicien, il fallait que tout sonne de façon musicale. Le procédé a été poussé jusqu’à accorder les instruments avec la voix des acteurs. Si la voix était plutôt en la, le bruitage était aussi en la. Seule la fin à Barcelone change : on y entend de vrais enregistrements de rue faits à Madrid. C’est le seul moment où le son cesse d’être musical.

Dans « Miniyamba », comment expliquez-vous le parrainage de Bakari par Abdu ?

C’est un peu un hasard. C’est une histoire de transmission entre le grand frère et le petit frère. C’est un peu idéaliste. Je ne suis pas sûr que dans la réalité des migrants, ce genre de choses se passe même si je pense qu’il y a quand même une cohésion, une fraternité au sein des groupes. Dans la première version du scénario, Abdu et Bakari étaient déjà à Melilla, avec d’autres migrants. Mais le scénariste, qui, lui, a passé son enfance en Afrique m’a dit : « Il faut que l’on voie le voyage ». C’est là que l’histoire s’est ouverte sur la rencontre avec Bakari. J’aime bien les histoires avec des duos.

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Pourquoi, à la fin du film, Abdu, refuse-t-il de marcher et dit : « Si je dois mourir, je préfère mourir sans me fatiguer… » ? Que devient-il ?

J’étais très content d’avoir trouvé cette phrase. Et puis, j’ai vu plus tard « Un Taxi pour Tobrouk »et un des personnages dit :  « Tant qu’à mourir, autant ne pas se fatiguer » (rires). Selon les témoignages, parmi les gens qui ont été largués à l’époque dans le désert, on estime à 300 personnes le nombre de disparus. Ceux qui sont restés au bord de la route ont été récupérés par des ONG dans les heures qui ont suivi parce que certains avaient des téléphones satellites ou portables. Je n’ai pas voulu l’expliquer mais, dans mon esprit, Abdu n’est pas mort.

Qu’est-ce qui l’accable à ce point ? La perte de son n’goni ? La mort de la femme ?

C’est vrai qu’il n’a plus son n’goni et qu’il assiste à la mort de la femme (celle-ci tombe sur Abdu après avoir été tuée d’un coup de fusil en essayant de passer la frontière). Et puis, il y a la violence de l’événement : se jeter sur des barbelés de 3 mètres de hauteur, quand même ! Ce sont des images d’une grande violence qui m’ont marqué. Tout ça pour une vie soi-disant meilleure. Je ne suis pas sûr que Bakari qui se retrouve à vendre des tee-shirt en Espagne soit plus heureux qu’Abdu sans son n’goni.

Quels sont vos prochains projets ?

J’en ai deux. L’un d’eux est une commande avec Wolfgang Becker, le réalisateur de « Good Bye, Lenin ! » qui réalise un nouveau film où il est question d’un vieux peintre qui rencontre un jeune critique. Wolfgang Becker m’a demandé de retracer en dessins un siècle de peinture contemporaine.

Comment fait-on pour être en contact avec Wolfgang Becker ?

En fait, il a vu un de mon précédent film (« Shaman », 2008) sur Arte. Il est passé très tard à l’antenne, à deux heures du matin. J’ai reçu un texto de mon père qui m’a félicité : « J’ai vu ton film, bravo ! ». Je lui ai répondu : « Quoi ?! Tu n’es pas encore couché vu l’heure qu’il est ? ». En même temps, je me disais : « De toute façon, il n’y a que nous deux devant la télé à cette heure-ci… ». Six mois plus tard, j’ai reçu un coup de téléphone : « Vous êtes Luc Perez ? Cela fait trois mois qu’on vous cherche. On n’arrive pas à vous joindre. Il y a un réalisateur qui a vu votre film sur Arte et qui aimerait travailler avec vous ». J’ai été très surpris. En fait, Wolfgang Becker avait vu le film et il avait l’intention de faire une partie animée pour son prochain projet, don s’est rencontré, on a discuté. Le film doit commencer au printemps.

Puis, je suis en phase d’écriture d’un pavé écrit par un auteur danois, Carsten Jensen, qui s’appelle « Nous, les noyés » dans lequel il raconte cent ans de la vie de Marstal, un tout petit village au Danemark qui a eu la particularité d’avoir la deuxième flotte du pays jusqu’au 20ème siècle. Dans ce livre, il n’y a que des histoires de marin. Je voudrais adapter un chapitre où un vieux marin fait des rêves prémonitoires. Il rêve de la guerre de 14 avant qu’elle arrive. Cela devient terrible pour lui car il croise les gens dans la rue alors qu’il les a vus morts et il ne sait pas se situer par rapport à ça. C’est d’autant plus étonnant que les Danois n’ont pas fait la guerre de 14 (….). Tout le monde au Danemark connaît Marstal. Ce livre a été un grand succès en Scandinavie au point qu’aujourd’hui il y a une espèce de tour operateur qui organise des visites guidées où sont expliquées ou habite tel personnage du livre. La semaine prochaine, je vais rencontrer l’auteur et j’espère obtenir son autorisation d’adapter juste un chapitre car c’est un livre qui fait 800 pages….

Comment avez-vous connu ce livre ?

On me l’a offert, c’est un best seller au Danemark et il a été traduit en français. (…). Ce ne sera pas une animation mais avec quelque chose d’assez expérimental avec des comédiens avec des fonds peints, des décors d’inspiration assez théâtrale. Ce sera assez expérimental.

Franck Unimon

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