Amélie Harrault : « Pour raconter une histoire, peu importe la technique : l’image doit faire écho à ce qu’on raconte »

Nous avons découvert l’existence d’Amélie Harrault il y a peu de temps, quelques jours avant le Festival de Clermont-Ferrand, où son premier film « Mademoiselle Kiki et les Montparnos » était projeté en compétition. Le film nous a plu, nous l’avons ramené dans nos valises et programmé à notre dernière soirée Format Court. Entre les deux, une rencontre a eu lieu avec la réalisatrice, dans un coin dissimulé de la Maison de la Culture clermontoise, lieu prisé des festivaliers. Amélie Harrault évoque dans cet entretien la peinture animée, Kiki de Montparnasse, ses difficultés sur le film et une certaine Vivi.

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© Michel Vasset

« Kiki et les Montparnos » est ton premier film depuis la sortie de l’école…

C’est un projet que j’ai commencé à mettre en place quand j’étais encore étudiante. À la base, ça devait être mon projet de fin d’études mais je me suis rendu compte que c’était trop compliqué, trop long. J’avais envie d’avoir des moyens pour porter le projet, j’avais fait un début d’animatique autour des choix graphiques, mais je voulais l’améliorer. En sortant de l’école, j’ai fait une demande d’aide à l’écriture. Le projet a pris en fait plusieurs années pour se faire.

Depuis quand t’intéresses-tu au cinéma d’animation ?

L’animation me plaisait jeune, entretemps, l’idée est passée. J’adorais la peinture, je rêvais d’être restauratrice de tableaux, et puis, j’ai passé un an en faculté d’histoire de l’art à Quimper pour préparer des concours d’entrée pour les Beaux-Arts. J’ai été acceptée aux Beaux-Arts de Toulouse, j’y suis restée trois ans. Dès la deuxième année, j’ai découvert la peinture animée sous caméra. J’ai fait de petits tests, l’aspect expérimental me plaisait. Cela m’a donné envie de me tourner vers l’animation, de raconter une histoire, de créer du mouvement. Au bout des trois ans, j’ai entendu parler de l’EMCA à Angoulême. J’ai tenté l’examen d’entrée que j’ai réussi. Ce qui est intéressant, c’est que l’école choisit des profils très différents parmi ses futurs étudiants : certaines personnes viennent des Beaux-Arts, comme moi, alors que d’autres sont plus dans la technique.

Par le passé, j’ai fait un documentaire sur le village de ma famille, ça m’a donné envie de lier ce genre à l’animation. Ça a été un autre point de départ, cette profondeur liée à l’être humain, à la vie.

Qu’est-ce que tu as trouvé de plaisant dans la peinture animée ?

Le fait d’aller plus loin que l’image fixe tout bêtement. J’aimais la peinture mais la peinture animée m’a permis de raconter plus de choses, d’envisager différemment le son, l’image, de me poser des questions sur le cadrage, le montage.

Pendant tes études, tu en as refait ?

Non, quand je suis arrivée à l’EMCA, j’ai voulu apprendre d’autres techniques d’animation. Les premières peintures animées que j’ai faites étaient pour les Beaux-Arts, je n’en ai pas refaites et après, pour « Kiki », c’était la première fois. J’ai vendu le projet en disant que j’allais y mettre des bouts de peinture animée mais je ne savais même pas si j’y arriverais ! C’était le coup de poker : soit ça passait soit c’était un énorme ratage. Je pars du principe que pour raconter une histoire, peu importe la technique : l’image doit faire écho à ce qu’on raconte. Dans le film, il n’y a pas que de la peinture animée, j’ai voulu explorer différentes choses. L’idée, c’était d’avoir un visuel correspondant à la narration, racontant quelque chose à chaque étape de la vie de Kiki.

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Comment as-tu procédé pour structurer ces différentes périodes de la vie de Kiki ?

Quand j’ai commencé à écrire le film, j’ai fait des schémas en fonction des périodes de sa vie : l’enfance, la vie à Montparnasse, ses rencontres avec les artistes. Je les ai sectionnés, et à chaque fois, je faisais des recherches, par exemple je me renseignais sur la façon dont Fujita peignait et comment il représentait Kiki. Après, j’ai commencé à structurer et faire des choix graphiques.

Le film n’est pas un documentaire, il est librement inspiré de ses mémoires. Je me suis réapproprié quelques éléments de sa vie. Dans ce projet, je voulais garder des traces d’elle, comme la chanson à la fin du film : il s’agit d’un enregistrement de l’époque où on entend la voix de Kiki.

Devant ton film, on a l’impression d’être dans une succession de tableaux et de choix graphiques. Est-ce que c’est un risque que tu as voulu prendre ?

C’était un peu mon fantasme. Je n’ai pas eu trop de doutes, c’est mon entourage qui a douté jusqu’au bout de cette démarche. Il y avait un vrai risque, soit l’alchimie prenait soit un effet de style indigeste prenait le pas sur le reste. Ce n’était pas mon but, j’avais envie qu’il y ait différents degrés de lecture et que ça retrace cette période prolifique, flamboyante contemporaine de Kiki où tout partait dans tous les sens.

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Pourquoi as-tu souhaité traiter de ce personnage ? Connaissais-tu la BD « Kiki de Montparnasse » de de Catel et José-Louis Bocquet et son univers plus sombre ?

Je ne l’ai pas lue, j’écrivais le film quand la BD est sortie et, vu que c’était une création contemporaine avec un regard d’auteur, je ne voulais pas me laisser déstabiliser. La BD est un pavé, en 14 minutes, en animation, tu ne peux pas entrer dans les mêmes problématiques. Dans le film, je voulais garder le propre regard de Kiki, ses choix, ses pudeurs.

Un soir de sortie, à Quimper, j’ai croisé une vieille femme de 75 ans qui nous a raconté qu’elle était modèle dans les années 50 pour Yves Klein, qu’elle faisait partie des femmes-pinceaux, qu’elle avait posé pour Fernand Léger. Elle racontait qu’elle n’avait pas de sous, et puis, qu’au bout de 5 séances, en plein hiver, elle s’est rendu compte qu’il faisait une bicyclette au lieu de la dessiner. Elle avait de la verve, elle était vieille, seule, très ancrée dans son passée, et disait qu’elle avait été belle avant. Personnellement, j’adore la peinture depuis que je suis gamine, je suis fascinée par les peintres. Le fait de me retrouver d’un seul coup devant quelqu’un qui casse leur image m’a beaucoup plu. Des années sont passées, je connaissais juste le surnom de cette femme, Vivi, mais j’ai conservé ce souvenir et j’ai voulu en faire quelque chose. Quand je suis arrivée à l’EMCA, j’ai parlé de ce projet, je voulais absolument traiter du regard d’une femme qui ne parle pas du peintre et de son œuvre mais de l’homme et désacraliser le côté sérieux de l’histoire de l’art alors qu’à la base, les artistes étaient des fous, des gens très libres. À l’école, on m’a dit de lire les mémoires de Kiki parce qu’elle aussi a eu une vie incroyable, ça ressemblait à l’histoire de Vivi, mais dans les années 20. Le portrait de Kiki, la période, sa manière d’écrire, la femme en tant que telle et ce qu’elle racontait, tout cela m’a touchée. Là, je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire !

J’aurais adoré recroiser Vivi, j’ai aimé ce moment un peu perdu. Elle a servi de déclic au film. Ce qu’il y a eu de génial chez Kiki, c’est qu’il y avait de la matière, une source folle d’informations et de l’ampleur. C’était bien plus rassurant de partir sur ce personnage.

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Comment as-tu choisi ce que tu voulais raconter ?

Le choix a été compliqué. J’aurais voulu mettre plus de choses mais il a fallu couper. Kiki parle beaucoup de son enfance, de ses rencontres, de sa vie de modèle et de la façon dont elle dépasse son statut et devient une artiste. Elle se met à peindre, à écrire, à chanter. Elle était très connue à l’époque, Piaf avait même peur d’elle à ses débuts. Quand elle rencontre Henri Broca dans les années 30, c’est un anonyme, il devient fou, Kiki parle dans ses mémoires d’angoisses, de peurs. Dans la première version du scénario, je suis allée sur ce terrain-là, puis, je me suis demandé si c’était ça finalement qu’on retenait d’elle. En 14 minutes, j’ai plutôt voulu retenir son côté frais, son influence sur les autres.

Le film s’est construit au fur et à mesure. On n’était pas figé sur le story-board, on l’a enrichi selon les surprises. J’ai conservé 2-3 anecdotes assez brèves, des petites saynètes. Je ne pouvais pas me concentrer sur des choses trop longues et sur un autre artiste car il ne fallait pas qu’on oublie Kiki.

Tout au long du film, Kiki est entourée d’enfants, d’adultes, de fans. Mais à la fin, elle se retrouve seule, âgée. Elle ne parle pas mais elle chante ses souvenirs.

(Amélie se met à chanter : « On était tout jeune en ce temps-là, et ça ne nous rajeunit pas »). C’est sur la nostalgie d’une époque révolue. Je voulais une rupture car tout le film est très riche. À un moment, les années sont passées et elle est encore là mais ce n’est plus pareil. La guerre est passée par là et on est ailleurs. La mode n’est plus à Montparnasse. Je voulais que ce soit un moment de respiration, mais je ne raconte pas sa mort.

Elle est partie quand ?

En 1953.

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Marie-Christine Orry prête sa voix à Kiki. J’ai appris qu’elle avait enrichi le texte, qu’elle avait même rajouté des mots d’argot.

Oui, elle a découvert le texte, elle devait se l’approprier car elle ne trouvait pas les choses assez fluides. J’avais mis trop de texte, il a fallu écrémer, laisser aussi parler l’image. J’avais trop peur de ne pas me faire comprendre !

Est-ce que ça a été un film difficile à produire ?

On a eu de la chance, on a eu les aides du premier coup. J’avais peur que ça ne passe pas parce que c’était mon premier film et que c’était plus compliqué. Le personnage de Kiki a été porteur, ça a poussé le projet et débloqué les choses.

As-tu ressenti une inquiétude à traiter une époque aussi lointaine ?

Ça m’a posé beaucoup de problèmes. Quand j’étais en train d’écrire sur Kiki, à un moment où je me disais que je ne serais jamais raccord, que j’étais dans le fantasme le plus total, j’ai regardé des documentaires. Dans l’un deux, on demandait au sculpteur Brancuzi de parler du Montparnasse de l’époque et il a répondu : « Je ne veux pas parler de cette période. Il faut laisser les souvenirs là où ils sont ». Ça m’a complètement culpabilisée (rires) !

Comme quoi, tu continues à conserver une image sacrée des artistes…

Oui !

Propos recueillis par Katia Bayer

Article associé : la critique du film

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« Mademoiselle Kiki et les Montparnos » était projeté au Festival de Clermont-Ferrand dans le cadre du programme national (F2)

2 réflexions sur “ Amélie Harrault : « Pour raconter une histoire, peu importe la technique : l’image doit faire écho à ce qu’on raconte » ”

  1. Merci pour cette interview très constructive. Il est vrai que l’image doit retranscrire l’histoire et c’est ça qui est un art à part entière!

  2. Après le César du film d’animation remporté par Amélie le 28 février 2014 je tenais à féliciter cette brillante vétusienne(native de Vivy dans le Maine et Loire).Ayant été maire et conseiller général de Vivy ce César doit réjouir ses parents dont le pére et le grand père sont d’excellents musiciens d’une harmonie qui va fêter ses 150 ans cette annére. Bon sang d’artiste ne saurait mentir.

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