Ali Hazara : « À travers les trois hommes de mon film, c’est toutes les personnes qui veulent voir changer l’Afghanistan que je montre, et j’en fais partie »

Présenté en compétition internationale aux 35èmes Rencontres Henri Langlois, « Dusty Night » d’Ali Hazara, un film documentaire qui traite de la condition sociale actuelle en Afghanistan, y a remporté le prix Amnesty International. Il fait partie de ces films dont on a entendu parlé sans les voir faute d’écrans suffisamment audacieux pour proposer du court métrage documentaire et ce malgré un grand prix du court métrage au festival Cinéma du Réel en 2012. Alors, le voir programmé aux Rencontres Henri Langlois provoque autant de plaisir que de respect pour les sélectionneurs. Le film a été réalisé dans le cadre des ateliers Varan en Afghanistan. Si ceux-ci sont connus pour former au cinéma documentaire en France, on sait peut être moins que, depuis le début, ils existent également à l’étranger et depuis 2006 à Kaboul. Il est suffisamment rare de voir l’Afghanistan au cinéma pour que ce seul sujet suscite l’intérêt du spectateur, mais au-delà de cela, « Dusty Night » est un film politique où le réalisateur pointe du doigt un pays qui n’arrive pas à se reconstruire et subit les affres des économies souterraines.

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© DR

Ali, pourquoi avez-vous fait le choix de filmer trois hommes-balayeurs en Afghanistan pour votre film d’études ?

En réalité, ces trois hommes représentent plus que trois individus isolés, ils figurent une communauté. Les trois personnages du film sont un père et ses deux fils. J’ai choisi de filmer ces hommes comme des ombres. Ces personnages veulent en quelque sorte nettoyer les choses autour d’eux. Ces hommes-balayeurs souhaitent rendre leur pays « propre » au sens propre comme au figuré. A travers ces trois hommes, c’est toutes les personnes qui veulent voir changer l’Afghanistan que je montre, et j’en fais partie.

Le fait de balayer le sable, la poussière semble être un acte vain, presque sisyphéen. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce mouvement, sur cette matière que les balayeurs chassent et qui revient inexorablement ?

J’ai vécu pendant dix ans en Afghanistan et pendant toute cette période les gens parlaient sans cesse des changements qui devaient se produire dans le pays mais rien ne se passait vraiment. Le sable, la poussière qui revient toujours, c’est un peu le symbole de cette immutabilité. Même si les balayeurs tentent d’ôter la matière, elle revient toujours… Et puis, dans la culture afghane on dit que les hommes sont faits de sable. Il existe un vrai antagonisme entre deux états du sable : la matière qui crée la vie dans l’imaginaire traditionnel et aussi celle qui tue la population dans la réalité. Le sable est également le symbole de l’aveuglement dans le film. Quand cette matière se mêle au vent, il se crée une sorte de « fog » qui empêche les hommes de voir. C’est un peu la représentation pour moi de la société afghane actuelle, tout y est trouble.

Il y a quelque chose de très tranché dans la mise en scène du film entre l’ouverture sur un paysage désertique ou règne la quiétude et la ville bruyante et sale. Cette opposition semble souligner la différence de condition de vie des hommes entre le désert et la ville.

En fait, il ne s’agit pas du désert mais d’un cimetière. J’ai filmé cet endroit comme le souvenir d’un lieu qui n’existe plus. À l’inverse, les nouveaux espaces existants sont ceux de la ville. Les balayeurs y sont dépeints comme des fantômes, filmés en contre-jour, ce ne sont que des ombres dans l’univers urbain. Paradoxalement, dans le cimetière ces personnages sont heureux et vivants, les enfants jouent, la vie bat son plein…

Le film est assez taiseux, seuls deux moments sont ponctués de voix off et il n’y a qu’un seul dialogue, celui où le père évoque la question du travail avec ses fils. Quelle est la place du travail dans la société Afghane ? Est-ce la dernière valeur sur laquelle compter pour survivre ?

C’est exactement ça. Les enfants afghans n’ont plus vraiment d’enfance. Dans le film, le père explique à ses fils qu’ils n’iront pas à l’école d’une part car ils n’en auront pas les moyens, mais également car leur père ne le souhaite pas. Pour survivre il faut travailler, s’éduquer ne sert à rien à ses yeux. Les enfants doivent faire comme les adultes : travailler très jeunes pour survivre. C’est comme cela en Afghanistan.

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Dans le film, une part importante est dédiée au pétrole, au gaz, des ressources naturelles abondantes en Afghanistan, pourquoi ?

En fait, géographiquement l’histoire se déroule autour d’une station-service qui fait en quelque sorte vivre la ville. Je souhaitais montrer toute l’importance de cette énergie dans l’économie afghane. Le pétrole organise la vie économique et de fait la vie sociale. Bien entendu, les sources d’énergie sont importantes dans chaque pays mais en Afghanistan elles sont la cause de la destruction du pays.

Qu’en est-il de la musique et des sons dans « Dusty Night » ?

Les sons représentent réellement 50% du film à mon sens. Dans la ville, j’ai construit l’ambiance sonore comme s’il s’agissait d’une vague. On peut saisir le mouvement de cette vague dans le geste des balayeurs mais également dans la circulation automobile qui créée un son comme le flux et le reflux de l’océan. C’est ce qui donne le rythme du film.

Les femmes sont totalement absentes des lieux que vous filmez, pourquoi ?

En Afghanistan, les femmes ne sont pas censées apparaître en public, c’est pour ça que j’ai choisi de ne pas montrer de femmes dans mon film. Et la réalité, c’est qu’une fois la nuit tombée, aucune femme ne sort plus dans la rue. Elles sont en danger en Afghanistan et si les talibans reviennent, ils ne chercheront jamais à négocier quoi que ce soit autour de leurs conditions de vie.

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Vous avez tourné ce film il y a environ un an. Etes-vous retourné depuis en Afghanistan ?

Non, pas depuis la fin de tournage du film. En revanche, le film a été montré là-bas, mais le public vit la situation décrite au quotidien et n’a donc pas eu de réaction particulière après la projection.

Avez-vous des projets de réalisation?

Je travaille sur une série de quatre films dont « Dusty Night » fait partie, c’est le premier. Dans la culture afghane, le monde est représenté autour de quatre éléments : la terre, l’eau, le vent et le feu. Vous avez vu le sable/la terre, les trois autres suivront. Le prochain film sera axé autour de l’eau.

Propos recueillis par Fanny Barrot

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