Fyzal Boulifa : « Ce qui m’épate avec les non professionels, c’est de ne pas savoir ce qu’ils sont en mesure de faire et de donner, et de me laisser surprendre par leur potentiel »

Lauréat du Prix illy du court métrage (pour « The Curse ») à la dernière Quinzaine des Réalisateurs, Fyzal Boulifa, cinéaste britannique d’origine marocaine, marche aux tranches de vie, à l’instinct, et à l’auto-apprentissage. Rencontre.

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Quel a été l’élément déclencheur qui t’a donné l’envie de faire des films ? Comment et pourquoi tu as appris ?

Je pense avoir été chanceux car je n’ai pas fait d’école. Le UK Film Council m’a financé pour faire des courts métrages. J’avais bien commencé une école, la London College of Communication, mais je m’en suis écarté très rapidement. Je voulais explorer, je préférais apprendre par expérience et erreurs que suivre le style et les goûts de personnes avec lesquelles je ne me sentais pas lié. Ça a été très instructif d’apprendre d’une autre façon qu’à l’école. J’ai pu ainsi faire trois films de cette manière.

N’est-ce pourtant pas à l’école qu’on peut apprendre et qu’on est autorisé à faire des fautes ?

C’est vrai. Mais quand j’ai commencé l’école, on n’avait pas vraiment le droit à l’erreur. L’accès à la réalisation était brigué par beaucoup de monde. On arrivait difficilement à faire concrétiser nos projets. J’avais besoin d’apprendre à diriger, c’était très clair dans mon esprit.

Comment as-tu identifié ce que tu voulais raconter dans tes films ?

Je suis obsédé par les images, j’y trouve une certaine excitation. Assembler les éléments m’intéresse, excepté pour « The Curse », qui part d’une anecdote familiale. J’essaye de travailler à l’instinct. Je ne me suis jamais senti fortement impliqué dans un groupe en particulier, je pense que c’est la raison pour laquelle mes personnages ont tendance à être des étrangers, à suivre leur propre chemin. L’individu contre le groupe, c’est quelque chose qui se retrouvait déjà dans mes précédents films. « Whore » raconte l’histoire de deux adolescents à problèmes partageant de manière égale l’attirance et le dégoût l’un vis-à-vis de l’autre, provoqués par des stéréotypes et des idéologies. Pour « Burn my Body », je m’intéressais au multiculturalisme, très vif en Grande-Bretagne, à la rébellion et à la seconde génération partagée entre les traditions et la société contemporaine.

Tu n’as jamais été tenté par le documentaire ?

Non, parce que je n’ai jamais eu de bonnes idées pour cela (rires) ! Mais j’apprécie le genre car je travaille en permanence avec des non professionnels. Ils se retrouvent constamment dans mes films. Quand j’étais à l’école, ce n’était pas quelque chose que j’ai appris. On reçoit de nombreuses leçons pour diriger les acteurs, mais on sait bien peu de choses sur les non professionnels. À travers mes courts métrages, j’ai pu éprouver leur importance, apprendre à les diriger.

Comment ta mère t’a parlé de l’histoire qui a inspiré « The Curse » ?

Elle l’a décrit comme le pire jour de sa vie (rires) ! Instinctivement, j’ai trouvé ça intéressant. Elle a grandi, comme orpheline, au Maroc, pays fort caractérisé par son unité familiale, maintenant, elle est très religieuse. Me retrouver dans ce monde où elle avait été jeune, rebelle, en conflit avec la société m’a permis d’explorer ma relation avec elle ainsi que mes origines. Je n’ai pas grandi en cultivant des liens forts à l’égard du Maroc, mais ce pays m’a progressivement fasciné.

Comment était-ce de tourner là-bas ?

Inouï, fantastique. On tournait en janvier, les productions américaines n’étaient pas très présents sur place, on a eu une super équipe. Les enfants, non professionnels, se sont montrés très performants. Ibtissam Zabara, qui joue le personnage de Fatin, était aussi une comédienne non professionnelle, je l’ai choisie à l’instinct. L’audition était épouvantable. Elle ne pouvait pas jouer, elle était terrifiée, elle n’arrêtait pas de regarder la caméra, mais je trouvais quelque chose de fascinant en elle. J’ai failli choisir une autre actrice, mais dans l’avion de retour, en visionnant tout ce qu’on avait fait, et en la revoyant, je me suis dit que c’était elle. C’était une évidence, même si c’était un gros risque à prendre. Mais j’ai placé ma confiance en elle. Après un long moment de répétition et de tournage, elle s’est vraiment épanouie et est devenue quelqu’un d’autre. Ce qui m’épate avec les non professionnels, c’est de ne pas savoir ce qu’ils sont en mesure de faire, de donner, et de me laisser surprendre par leur potentiel. C’est ce qui me plait le plus dans la réalisation.

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Qu’est-ce qui t’a plu exactement en elle ?

Ça n’avait rien à voir avec sa timidité, sa faculté de jouer ou non, d’être douée ou non. Telle qu’elle était, là, elle était la vraie essence du personnage. Tu sens ça, si la personne en face de toi a une présence, si elle te donne l’impression d’être paumée et atypique sexuellement, à la croisée de personnages masculins et féminins. Je voulais voir tout ça sur un visage, y croire, plutôt qu’engager une actrice professionnelle qui aurait joué toutes ces facettes.

La critique de ton film parue sur le site parle d’un « pays où il est pratiquement impossible de se cacher (le soleil, adulé dans certains pays, interdit ici toute intimité et tout secret et fait partie de la malédiction ». Comment prends-tu ces mots ?

C’est très beau. Ca renvoie au titre du film que j’aime beaucoup et qui a plusieurs significations : en anglais, il évoque l’impossibilité de s’échapper (ce qui est vrai : le soleil regarde Fatin, les enfants aussi, elle est en permanence observée, elle ne peut pas s’échapper), les règles de la femme (en argot), et par extension le “malheur” d’être femme. En même temps, en arabe, « the curse » renvoie à la malédiction de Dieu. Cette traduction me plait beaucoup car elle renvoie aussi à l’identité propre, aux hasards de la naissance dans tel lieu, tel corps, telle époque.

Question perso. Comment ta mère a-t-elle réagi devant ton film ?

Je lui ai parlé du projet, je lui ai demandé comment c’était de grandir, comme femme, dans une toute petite famille, dans un pays comme celui-là. Mais elle ne l’a pas encore vu, j’attends de le lui montrer dans une salle de cinéma. Elle est assez curieuse de la raison pour laquelle j’ai fait ce film-là. Je pense qu’elle éprouvera de la sympathie pour les personnages, ce qui ne m’empêche pas d’être un peu anxieux en prévision de la projection !

Propos recueillis par Katia Bayer

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