Plongée altérée dans la 32e édition de l’Étrange Festival

Cette rentrée 2026 commence sous de bons auspices avec la 32e édition de L’Étrange Festival, organisée au Forum des images. Grâce à une programmation internationale particulièrement riche, le festival permet de découvrir une multitude de talents, récents comme plus anciens, issus de cinématographies souvent moins mises en avant et plus obscures. Ce type d’événement offre ainsi l’occasion d’explorer jusqu’où le cinéma peut aller, à travers des concepts et des créations plus extrêmes, audacieux et moins formatés. Le court métrage occupe une place particulièrement importante au sein du festival. Il bénéficie tout d’abord d’une véritable compétition, récompensée par deux prix, mais se distingue également par la diversité des œuvres présentées. Les séances sont notamment organisées autour de différentes thématiques, telles que « Suspicion », « Étranges mutations » ou encore « Déambulations », permettant de faire dialoguer des films très différents au sein d’un même programme. Le nombre d’œuvres proposées est également conséquent, avec 46 courts métrages sélectionnés en compétition. Mais le festival ne cantonne pas ce format à des séances qui lui seraient exclusivement consacrées : des courts sont également disséminés dans d’autres programmes, notamment lors de la séance d’ouverture. Cette présence transversale permet au court métrage de ne pas rester cloisonné dans un espace qui lui serait réservé et d’attirer l’attention d’un public plus large, offrant ainsi un aperçu de la diversité des écritures et des formes cinématographiques présentées.

Acid City de Jack Wedge et Will Freudenheim (2026)

Ce documentaire, lauréat du Prix du public lors du festival, nous plonge dans un monde fictionnel qui, en apparence, semble très éloigné du nôtre, mais se révèle finalement bien plus proche qu’il n’y paraît. Le film raconte le tournage d’un documentaire dans une ville nommée Acid City. L’équipe rend compte de la vie sur place, du fonctionnement de cette société et recueille les témoignages de ses habitants confrontés aux conditions extrêmes de leur existence.

La première sensation qui se dégage du film, et qui persiste après la projection, est une forme de malaise. Même si tout ce qui nous est montré appartient à un univers fictif, quelque chose de profondément réel résonne en nous. Le film fait naître un doute et nous pousse progressivement à reconnaître des mécanismes et des situations qui ne nous sont finalement pas si étrangers. C’est précisément là que le film est le plus fort. Plutôt que de se limiter au principe du faux documentaire, il choisit de brouiller constamment la frontière entre fiction et réalité. Certains témoignages réels sont ainsi intégrés au film, soit de manière brute lorsqu’ils peuvent naturellement trouver leur place dans cet univers, soit retravaillés a posteriori par l’intermédiaire de comédiens de doublage, tout en conservant le fond et la pensée des témoignages d’origine. Le spectateur ne sait alors plus toujours exactement ce qui relève de l’invention et ce qui provient du réel. L’esthétique du film prolonge parfaitement cette ambiguïté. Acid City évoque à la fois un monde apocalyptique et un univers « sous acide », au sens psychédélique du terme. La ville est extrêmement colorée, tandis que ses habitants, bien qu’humains, apparaissent souvent difformes. Leurs vêtements, leurs corps et même leurs mouvements semblent altérés. Tout donne l’impression d’une population qui ne perçoit plus réellement la violence de son environnement, ou qui cherche simplement à oublier les conditions inhumaines dans lesquelles elle vit. Cette société semble gangrenée par la loi du plus fort, mais cette domination ne vient pas uniquement des rapports entre les individus. L’environnement lui-même impose sa loi : le climat et la ville conditionnent directement l’existence de ceux qui y vivent. Acid City devient ainsi presque un personnage à part entière, capable de façonner les comportements de ses habitants. Dans son esthétique, le film rappelle beaucoup Knit’s Island, long métrage sorti en 2023. Celui-ci se déroule entièrement dans un jeu vidéo, mais adopte lui aussi les codes du documentaire pour observer les comportements d’individus évoluant dans un univers virtuel. Malgré des dispositifs différents, les deux œuvres se rejoignent ainsi dans leur manière d’utiliser un monde artificiel pour interroger des comportements et des réalités profondément humaines.

Jelly Baddies d’Ivan Li (2026)

Ce court métrage d’animation, projeté pour la première fois en festival, pourrait être considéré comme un délire épileptique. Pourtant, derrière ce flot d’images qui nous agressent visuellement se cachent des propos et une inventivité beaucoup plus profonds. Ivan Li, cinéaste hongkongais résidant au Canada, nous propose ici une parodie déjantée des Télétubbies avec ce sixième projet de court métrage.

Jelly Baddies est un film sans demi-mesure, on entre dans son univers, ou on reste complètement à l’extérieur. Quiconque ressent une forme de dégoût face à ces images. Les actions des personnages, leur apparence et leur constitution provoquent volontairement un sentiment de rejet. Et c’est précisément là que le film devient intéressant, soit on subit cette esthétique et on reste à distance, soit on parvient à dépasser ce dégoût pour découvrir les différentes strates que cache le film. L’animation 3D offre ici une flexibilité saisissante. Elle permet au cinéaste d’élargir librement ses environnements, de multiplier les personnages, de jouer sur les effets visuels et de pousser très loin ses choix esthétiques, tout en conservant un contrôle précis sur ce qui apparaît à l’écran. L’animation 2D permettrait évidemment une liberté comparable, mais au prix d’un processus souvent plus long et contraignant. Cette liberté est d’autant plus importante qu’Ivan Li maîtrise lui-même presque toute la chaîne de création de ses films : réalisateur, scénariste, animateur, monteur et producteur. Il limite ainsi les intermédiaires entre son idée initiale et sa réalisation. Cette polyvalence lui donne une grande indépendance créative et contribue sans doute au caractère radical et très personnel de son univers. Il faut également garder à l’esprit qu’il s’agit avant tout d’une parodie. Ivan Li pousse à l’extrême ce que certains épisodes des Télétubbies pouvaient déjà avoir d’étrange, voire de dérangeant, tout en y ajoutant une forte dimension humoristique. Le court métrage pourrait ainsi être regardé simplement comme une parodie déjantée, sorte de best of rempli de références aux films d’action des années 1980-1990, aux animés japonais et en passant par la culture d’internet. Et ce serait déjà tout à fait efficace, un pur moment d’évasion comique, rythmé par une action excessive et assumée. Mais le film va plus loin. Derrière cette histoire absurde et cette accumulation d’images se dessine un véritable discours sur la société de consommation, la surveillance de masse et la liberté individuelle. Sous son apparence de détournement des Télétubbies, Jelly Baddies finit ainsi, de manière assez inattendue, par se rapprocher davantage de l’univers dystopique de 1984 que du programme pour enfants qu’il parodie.

Frankenstein de J. Searle Dawley (1910)

Il est rare, en 2026, de pouvoir assister à ce genre de séance au cinéma. Aujourd’hui considéré comme un court métrage, mais perçu à son époque comme une œuvre relativement longue, ce Frankenstein, première adaptation cinématographique du roman de Mary Shelley, produite par les studios Edison, a été projeté lors de la séance « Étrange Collection » du festival, consacrée à d’anciens films restaurés et accompagnés musicalement. Tout le monde connaît aujourd’hui l’histoire de cette créature, mais observer comment un cinéaste de 1910 tente pour la première fois de lui donner forme à l’écran est tout à fait exceptionnel.

Le film est véritablement organisé comme une succession de tableaux qui peuvent faire penser à l’art gothique, avec des décors travaillés et remplis de petits détails. Bien sûr, le jeu des acteurs reste très théâtral, avec de grands gestes et des expressions faciales parfois excessives, mais cela appartient aussi aux codes du cinéma muet de cette époque. La scène de création de la créature est particulièrement impressionnante. Les effets pratiques utilisés sont très ingénieux pour l’époque : le cinéaste choisit de filmer la combustion d’un mannequin humanoïde ressemblant à la créature que l’acteur incarnera ensuite, puis de passer la séquence à l’envers. On a ainsi l’impression de voir Frankenstein se former progressivement sous nos yeux alors qu’en réalité, lors du tournage, le mannequin était en train de se consumer. Cette simple inversion donne naissance à l’une des images les plus saisissantes du film. L’œuvre joue également avec le statisme de ses plans en intégrant des miroirs dans le décor. La mise en scène brille alors par la disposition de ces différents éléments dans le cadre. Ils permettent de faire comprendre au spectateur, aussi bien à celui de l’époque qu’à celui d’aujourd’hui, que le docteur Frankenstein et sa créature sont en quelque sorte le reflet l’un de l’autre. C’est là que le film devient particulièrement intéressant, J. Searle Dawley parvient à exprimer cette relation non pas uniquement par le récit, mais directement par sa mise en scène. Quant à la créature elle-même, élément qui marquera profondément toutes les adaptations ultérieures de Frankenstein, elle est jouée par Charles Ogle. Sa tenue peut paraître assez sommaire, en revanche, les prothèses, notamment au niveau des mains, ainsi que le maquillage du visage restent particulièrement réussis et participent pleinement à son apparence inquiétante. Enfin, la version qui nous a été présentée dure environ douze minutes. Il faut prendre en compte qu’une partie du film semble manquer dans cette copie. On ne peut donc qu’espérer que les images perdues puissent un jour être retrouvées afin de découvrir cette première adaptation de Frankenstein dans une version aussi proche que possible de celle que les spectateurs pouvaient contempler en 1910.

Paul Esquerré

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