En compétition officielle au dernier Festival de Cannes avec Le bain des sirènes, la réalisatrice Lola Degove, âgé de 27 ans, développe une œuvre d’animation sensorielle et intime, nourrie par l’observation du réel, les gestes du quotidien et les émotions de sa génération. Entre couleurs instinctives, travail du mouvement et sentiment de solitude contemporaine, elle revient sur sa manière de filmer les corps, de diriger ses comédiennes Eva Huault et Mara Taquin et de transformer l’intime en matière de cinéma.

Format Court : Pour ton premier film professionnel, tu mises autant sur la couleur que sur le réel, un peu comme dans la continuité de ton film de fin d’études, Sale Pluie, et de tes travaux sur Instagram.
Lola Degove : Graphiquement, je m’inspire beaucoup du réel. Mes personnages restent assez semi-réalistes, même s’ils sont simplifiés. La couleur, elle, me permet justement de m’en détacher et d’aller vers des ambiances plus fortes. Ce qui m’intéresse, c’est ce petit pas de côté : réussir à inscrire des personnages très proches du réel dans des univers colorés qui créent un léger décalage. Pour cela, j’utilise de la semi-rotoscopie.
C’est quoi ?
L.D. : Je filme énormément mes plans avant de les importer sur mon logiciel. Je vais chercher ce qui m’intéresse, mais de manière très lâchée. Ce n’est pas de la rotoscopie stricte. Je prends beaucoup plus de liberté : la taille de mes personnages n’est jamais forcément la bonne, les yeux sont toujours plus écartés, … Je cherche surtout des détails très vrais dans les gestes ou les expressions. Je flirte avec une sorte de « faux réel ».
Comment construis-tu tes palettes de couleurs sans tomber dans une forme de saturation ?
L.D. : C’est très intuitif. J’aime tester des associations qui, à première vue, ne devraient pas fonctionner ensemble. Par exemple, un bleu roi avec un marron qui tire vers le kaki. J’aime bien les couleurs qui ne sont pas forcément censées aller ensemble. J’aime bien chercher. Je fais énormément d’essais jusqu’à trouver une gamme cohérente. Par exemple, j’avais une envie d’un ciel rouge pour le film et j’ai cherché ce qui irait avec. En général, je travaille avec quatre ou cinq couleurs maximum que je décline partout dans l’image. Ces couleurs se retrouvent mêmes dans les détails, je pense que ça évite la saturation aussi.
Pourquoi pars-tu du réel filmé plutôt que du dessin d’observation classique ?
L.D. : Parfois, on fait des raccourcis, on va de A à B au lieu d’aller de A à Z, comme on fait dans la vraie vie. J’aime les petits accidents, les gestes qui échappent au contrôle, qui ne sont pas forcément cadrés. Dans la vie de tous les jours, je filme mes amis, les gens qui m’entourent, souvent sans leur donner de consignes. Ils ont l’habitude. Ensuite, je vais chercher dans ces images des mouvements ou des mimiques qui m’intéressent. Ça me permet de porter une attention particulière à chaque personne autour de moi, à comprendre un peu mieux le monde et comment les corps parlent au lieu des mots.

C’est important pour toi de filmer les jeunes de ta génération ?
L.D. : Oui, complètement. Je filme des personnes qui me ressemblent, qui bougent comme les gens autour de moi. Pour mon film de fin d’études, j’ai filmé ma sœur et ses copines. Je ne leur avais rien dit. En fait, elles avaient un scénario, mais comme c’était des non-comédiennes, ce qui m’intéressait, c’est qu’elles soient en totale improvisation et que je retravaille mon récit à partir de leurs échanges. Pour Le bain des sirènes, mon court-métrage actuel, c’était la même chose. Les filles bougeaient dans l’espace, mais je ne leur donnais pas beaucoup d’indications. J’ai l’impression que le film d’animation est presque un journal intime. Pas dans quelque chose de fermé ou d’autobiographique au sens strict, mais dans une volonté de montrer des sensations ou des moments très vrais. Je le vois comme un intime qui reste universel et accessible. J’aime voir des choses qui sont vraies où j’ai l’impression de me reconnaître. En postant par exemple sur Instagram ces petites vidéos, je montre des moments de vie simples et j’ai l’impression que ça crée du lien avec l’autre.
Est-ce que ce réseau te permet aussi d’expérimenter, de ne pas perdre la main ? Les films d’animation mettent encore et toujours beaucoup de temps à se faire.
L.D. : Oui. Un court métrage, c’est plusieurs années de travail. J’ai mis 3 ans et demi pour celui-ci. Instagram me permet de continuer à expérimenter, de montrer des formes courtes aux personnes dans l’animation, de garder un lien avec les autres. Pour beaucoup de réalisateurs de ma génération, c’est devenu un véritable outil de travail. Je ne poste pas pour avoir un besoin de validation.
Elle vient d’où, la validation ?
L.D. : Juste dans le fait de pouvoir faire ses films. C’est ça qui compte.
Tu as étudié à l’EMCA à Angoulême puis à La Poudrière à Valence. Qu’est-ce que ces écoles t’ont apporté pour te lancer en solo ?
L.D. : L’EMCA m’a permis d’expérimenter et de comprendre ce que j’avais envie de raconter. On est très libre, on teste beaucoup. Tu essayes de voir ce que tu aimes faire, comment tu as envie de le faire aussi. D’affirmer aussi un style graphique parce tu te cherches pendant ces années d’études. La Poudrière, c’est plus professionnalisant. L’école m’a permis de plus m’affirmer pour pouvoir en faire réellement un métier. Réaliser, ce n’est pas juste faire des films. C’est aussi construire des dossiers, pitcher des projets, savoir lire des notes d’intention et de réalisation, comprendre toute la partie concrète du métier de réalisatrice.
Tu développes actuellement un projet de série. Qu’est-ce qui te donne envie d’explorer différentes formes ?
L.D. : Peu importe la forme : série, court, long métrage… Ce qui compte, c’est l’envie de raconter à chaque fois des récits intimes. La série est un récit qui fait écho à mon histoire personnelle mais que Clara Kennedy a commencé à écrire seule, je l’accompagne. J’ai besoin de parler de choses que je ressens ou que je traverse, même si ensuite les personnages s’éloignent de moi et deviennent de véritables figures de fiction.
Le bain des sirènes raconte l’histoire de deux sœurs dont les voix sont celles d’Eva Huaut et de Mara Taquin. Pourquoi les avoir choisies ?
L.D. : Ça s’est fait en plusieurs étapes. De base, j’avais commencé à écrire seule. Je m’inspirais beaucoup de ma sœur et moi. Puis, j’ai rencontré Zoé Bertemont avec qui j’ai co-écrit le film. En écrivant à quatre mains, on a commencé à se détacher du personnel pour les personnages, pour les fictionnaliser davantage et créer des personnages qui seraient plus intéressants, plus complexes. Très vite, on a commencé à les faire dialoguer parce que je voulais voir comment elles pouvaient interagir et comment chacune avait sa personnalité dans la parole. Ce qui m’intéressait aussi, c’était de voir comment elles réussissaient à s’ancrer dans le monde. Depuis le début, j’étais sûre que je voulais que Rose soit Mara. Je l’avais vue il y a très longtemps dans un court-métrage et j’avais fait une fixette sur elle. Je ne sais pas pourquoi cette fille m’émeut profondément. Je trouve qu’elle joue incroyablement bien. Elle a un timbre de voix que je trouve très intérieur. Et en plus, elle est bruxelloise, ce qui parlait au côté belge de la production. Je voulais aussi qu’il y ait une distance entre les deux vu qu’elles ne vivent pas au même endroit (l’une vit à Bruxelles, l’autre vit à Paris). Je voulais qu’elles aient des manières de communiquer, de parler, des micro-accents qui soient vraiment différents. Du coup, quand j’ai rencontré Mara et Eva, je me suis aussi inspirée d’elles pour leurs personnages. On a retravaillé les dialogues ensemble. Elles ont fait aussi beaucoup d’improvisation. C’était la première fois qu’elles faisaient des voix pour un film d’animation. On a fait un enregistrement dans les conditions du réel. Parfois, la caméra était là, parfois pas. Ça les soulageait ou au contraire, ça les perturbait parce qu’elles voulaient par exemple faire passer quelque chose à travers un regard. Et je leur disais : « ça, on ne le verra pas ». Je pense que c’était un exercice différent pour elles mais j’ai l’impression que ça les a vachement amusées.
L’eau occupe une place très forte dans le film. Comment l’as-tu pensée ?
L.D. : Je travaille l’eau presque comme des gouttes, presque comme des larmes. Quelque chose de très sensoriel et très sensuel. Je m’intéresse moins à sa beauté plastique qu’à la sensation qu’elle provoque : des gouttes qui glissent sur le corps, qui viennent caresser la peau.

Tu as abordé la question de la solitude. J’ai l’impression que c’est un thème qui va revenir beaucoup par la suite.
L.D. : Oui, c’est un sentiment qui m’accompagne depuis longtemps et que je trouve très lié à notre génération. C’est pour ça que j’ai envie, comme je disais, de la montrer. On est constamment sollicités, même émotionnellement, entourés de bruit et pourtant, il reste une forme de solitude intérieure. Je trouve ça à la fois très triste et très beau. Ça me touche. Tu peux être très bien entouré, vivre des moments géniaux, mais avoir une petite pointe de solitude parce qu’au final, c’est dur d’évoluer dans un monde qui est incertain.
Ça a donné quoi, ce sentiment de solitude à Cannes ?
L.D. : Quand je rentre à mon hôtel, généralement, j’accueille ce sentiment avec bonheur. Je l’aime bien, ce sentiment de solitude. Cannes, j’avoue, c’est génial. Je me sens tellement chanceuse de pouvoir montrer le film ici. Je suis très heureuse. C’est un peu déboussolant de voir autant de monde partout, tout le temps, qui présente des films, qui se serrent la pince. Personnellement, e n’ai jamais autant serré de pinces de ma vie !
Propos recueillis par Katia Bayer
Article associé : la critique du film

