I am afraid to forget your face de Sameh Alaa

« Je crains d’oublier ton visage » : c’est autour de cette peur que ce court-métrage de Sameh Alaa, Palme d’or à Cannes 2020, est construit. Son précédent film Fifteen (2017) avait été sélectionné en première mondiale au Festival de Toronto 2017 (section Shorts Cuts). Le réalisateur égyptien nous livre à nouveau un film sobre, qui nous fait suivre le parcours d’Adam, bien décidé à rendre un dernier hommage à la femme qu’il aime.

Pour ce faire, comme le Céladon du roman d’Honoré d’Urfé – adapté au cinéma par Rohmer en 2007 –, il se déguise en femme. Au contraire de l’expérience vécue par Céladon, toutefois, celle d’Adam sera dépourvue de sensualité et du chatoiement des étoffes de l’Ancien Régime. Non, la facilité du personnage à se faire passer pour une femme est due à ces longs vêtements qu’en Occident nous appelons, faute de mieux, « voiles intégraux ». Le travestissement est signifié par un long travelling avant vers un lourd manteau noir qui occupe désormais l’intégralité du cadre. Lors du plan suivant, les yeux du personnage se détachent enfin, et nous les suivrons désormais, ainsi que cette étoffe lourde et noire, du début à la fin du film.

Ces yeux aimantent ceux des spectateurs tout au long du court-métrage. Nous les suivons dans la chambre mortuaire, dans la difficulté à se frayer une place dans la foule des « hommes » réduits eux-mêmes aux vêtements qu’ils portent. Nous découvrons alors une beauté à ces tissus sombres, aux lignes droites et dures, qui accompagnent avec douceur le déroulé du film qui contrastent élégamment avec la blancheur du linceul.

Symboles également d’intimité et d’intériorité, les plans sur ses yeux à peine visibles s’opposent aux bruits du dehors : roulis des voitures, coups de klaxon, cahots du bus, rumeur de la ville. La rencontre, tant attendue, avec la morte, se fera dans un silence de recueillement qui contraste, pour sa part avec les youyous qui attendent Adam à sa sortie. Tous les sons du film semblent avoir pour fonction de servir d’écrin aux silences. Les paroles sont peu nombreuses, soigneusement évitées, comme si elles risquaient de nous extraire de cette intimité. Un travail d’antithèse qui rappelle la discordance entre le mutisme du personnage de Fifteen et de l’agitation du Caire qui l’entoure.

L’action est tellement ténue que ce n’est finalement pas sur elle que portera notre attention : toute la séduction du film est portée par sa sobriété. Le transport du cercueil lui-même apparaît comme un à-côté superflu au regard du baiser silencieux qu’Adam aura déposé sur le front de sa bien-aimée. Le silence, l’obscurité et l’immobilité recueillent tout entier le deuil du personnage. Sameh Alaa a donc trouvé un ton bien à lui, amorcé déjà dans son film de fin d’études à l’EICAR, The Steak of Aunt Margaux.

Julila Wahl

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