Dārznieks de Madara Dišlere

Primé par le Jury Format Court lors du dernier Festival Européen du Film Court de Brest, « Dārznieks » (« Le Jardinier »), troisième court métrage de la réalisatrice lettone Madara Dišlere, est une histoire de don et de partage, une histoire d’écoute aussi. Le film nous plonge dans la campagne lettone au sein d’une nature verdoyante et généreuse qui s’offre à nous, spectateurs, et offrira bien plus à celui qui saura l’écouter et la chérir, comme c’est le cas du personnage principal du film, un homme sans nom, personnage mystérieux qui ne semble vivre que pour et par cette terre qu’il travaille en tant que jardinier.

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Un lent travelling suit le parcours sinueux des racines d’un arbre, rythmé par des battements de cœur qui préfigurent une présence humaine. L’homme, ou l’Homme, se mêle parfaitement au paysage et apparaît comme le représentant d’une humanité qui s’est perdue mais qui fut un jour, tel Adam dans le jardin d’Éden, en réelle communion avec la nature. Il manipule la terre à mains nues, s’offre à elle, lui parle tandis qu’elle lui répond en lui offrant tout ce qu’elle a à donner. Le soleil vient se reposer sur la peau de son dos nu et éclairer l’espace filmique à perte de vue. Dans « Dārznieks », l’utilisation de la lumière naturelle accentue un peu plus cette impression que les images qui nous sont montrées sont une offrande qui se suffit à elle-même : les éléments qui se situent dans le cadre, gorgés de soleil ou baignés dans la brume matinale, apparaissent d’une beauté éblouissante et encouragent la contemplation. On se laisse bercer par cette lumière mais également par les sons de la nature, celui du vent traversant les champs ou des racines arrachées à la terre : « Dārznieks » ne s’encombre pas de bruits ou de mots superflus si ce n’est ceux de l’homme, narrateur qui chérit et nous raconte la terre. Le film n’a finalement aucun dialogue qui passe par des mots, à l’exception du moment où les propriétaires et des amis prennent la relève pour venir cueillir les pommes de terre. La récolte, c’est aussi un moment de vie en collectivité et de fête, ce que le jardinier voit d’un mauvais œil, comme un manque de respect à la terre.

Lorsque ce dernier pénètre dans le champ de tournesols, la caméra s’approche doucement de l’un d’entre eux comme pour nous permettre à nous spectateurs d’en pénétrer le mystère, de s’en imprégner. La caméra se mêle aux plantes et se place comme un regard témoin d’une osmose illustrée par exemple dans un champ et contre-champ du visage béat de l’homme et du tournesol à la forme arrondie, tel un visage humain. Les nombreux travellings au ras du sol sont fluides et lents, à l’instar des plantes qui poussent progressivement au fil des jours. Madara Dišlere et ses deux chefs opérateurs montrent une grande maîtrise du cadre et du rythme dans un enchaînement d’images qui semble parfaitement dosé, et nous invite à prendre le temps de contempler et de se laisser porter par le rythme des saisons.

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« Darznieks » est un film symbolique tout aussi mystérieux que son personnage sur le passage du temps qu’on ne peut pas entièrement apprivoiser. Le vieux jardinier, qui maîtrise parfaitement le rythme des saisons lorsqu’il s’agit de cultiver la terre, ne peut cependant pas maîtriser celui qui le confronte à la vieillesse et au monde moderne. La terre et celui qui la nourrit sont empreints de subtilité et de spiritualité et semblent représenter un monde disparu, un passé qui ne parvient pas à répondre aux exigences de la modernité. Lorsqu’il est remercié par ses employeurs, un jeune couple tenu à distance, filmé à travers une fenêtre qui les sépare de la nature, c’est tout son monde qui s’effrite telle la terre entre ses doigts. On revoit alors des bribes de souvenirs qui le lient à cette terre et on découvre qu’elle fut celle de sa famille, mais qu’elle ne lui appartient plus. L’homme effectue une sorte de retour aux origines, et finit par ne faire plus qu’un avec le sol avec lequel il a tant partagé, dans un dénouement mystérieux. Qui reste-t-il aujourd’hui pour traiter la terre avec autant de dévotion ?

Agathe Demanneville

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