Madara Dišlere, cinéaste de l’intime

Madara Dišlere, jeune réalisatrice lettone, a marqué le jury Format Court lors du dernier festival du film court de Brest (en novembre 2016) avec son court-métrage, « Dārznieks » (Le Jardinier). Dans ce quatrième et dernier court-métrage, elle plonge le spectateur au cœur de la nature lettone, magnifiée à travers les yeux de son personnage principal. Ce qui séduit dans cette histoire, emplie à la fois de tendresse et de dureté, c’est surtout son rapport au temps. À celui, cyclique, des saisons qui reviennent et à celui, linéaire, de la vieillesse qui s’empare des hommes.

Dans « Dārznieks », comme dans ses trois premiers courts, Madara Dišlere, dresse le portrait d’un personnage solitaire, affrontant le monde hostile qui l’entoure. Ce jardinier est le premier personnage masculin qu’elle met en scène, après avoir porté à l’écran une secrétaire submergée par un patron envahissant dans « G-Spot », une poète harcelée par un policier bien trop entreprenant dans « A poem » et une mère célibataire engageant une froide histoire d’amour avec un photographe bien plus jeune qu’elle.

Madara Dišlere a étudié à l’Académie de la Culture de Lettonie où elle a réalisé ses deux premiers courts. Le premier, « G-Spot », entièrement tourné en caméra subjective, portée à l’épaule, suit les déambulations d’Elsy sur le chemin du retour du travail. Son visage n’apparaîtra qu’à la toute fin du film, en guise de prologue ; le reste du temps, le spectateur prend la place de ses yeux. En voix-off, il entend ses pensées, qui se mêlent les unes aux autres, ses interrogations, ses résolutions, ses propres conseils et impératifs.

Succession de plans séquences, le film s’ouvre sur le patron d’Elsy, lui ordonnant à la dernière minute, sur le chemin du départ, d’organiser son propre week-end. S’en est trop pour Elsy, ce n’est pas à elle de réserver un bus pour que son patron et ses amis puissent aller à leur soirée du week-end ! C’est alors que dans le deuxième plan-séquence, dans la rue, elle fulmine. Elle est perdue dans ses pensées et ne contrôle plus vraiment son corps. Celui-ci l’emmène mécaniquement dans une boutique de vêtements, mais non, elle n’a pas envie d’acheter ; devant une pâtisserie, mais non, ce ne serait pas raisonnable. Même si finalement, elle se laissera tenter par sa gourmandise qu’elle juge anormalement oppressante. Elsy rentre finalement chez elle, après un trajet plein de remises en question.

Le choix de la caméra subjective pour un film sur un personnage en pleine introspection correspond parfaitement au sujet. Celle-ci offre un champ de vision limité au regard d’Elsy à un moment où celle-ci n’a aucune vision globale du monde qui l’entoure. Sans plan d’ensemble, le spectateur non plus n’a pas de vision large du monde dans lequel prend place le film ; il ressent alors l’oppression d’Elsy et souhaite sortir de son corps autant qu’elle.

Le deuxième film d’école de Madara Dišlere, « A Poem », est également un exercice de style. Après un film entièrement en caméra portée, elle s’essaie, avec brio, au film tout en noir et blanc. Le spectateur y suit la poète Austra Skujiņa, personnage réel des années trente, célèbre en Lettonie pas seulement pour ses poèmes mais aussi pour sa vie tumultueuse achevée par son suicide.

Madara Dišlere raconte un épisode, parmi tant d’autres, de la vie de la poète, choisissant celui de ses trois derniers mois de vie. Alors qu’Austra Skujiņa sort d’un café où elle aime se rendre pour écrire des poèmes sur des serviettes en papier, un policier l’arrête pour échanger des banalités. Seulement, celui-ci veut la revoir et mettra tout en œuvre, jusqu’à la menace, pour arriver à ses fins. Le rythme du film est lent, à l’image d’Austra Skujina qui est une femme très calme. Le choix du noir et blanc et d’un piano soliste en bande-son renforce la quiétude du film et de son personnage. Ces fins choix esthétiques sont inspirés par la grâce et la féminité de la poète, ainsi que par la part de mystère que celle-ci dégage. L’obscurité du film, rendu par le noir et blanc et la faible lumière, représente la tristesse et la morosité des poèmes de Austra Skujiņa.

Sortie de l’école, Madara Dišlere réalise ensuite « Broken Pines », produit par Tasse Film. Elle signe alors un film plus conventionnel, tant sur la forme que sur le fond. En effet, rien d’original dans la construction de son personnage de femme perdue, qui trouve plus ou moins du réconfort dans les bras d’un jeune garçon d’une vingtaine d’années le temps d’un après-midi, alors que le père de son enfant continue de lui courir après. Rien d’original non plus dans le traitement cinématographique; montage alterné entre les différents personnages secondaires qui gravitent autour d’elle, plans fixes ou au lent mouvement maîtrisé de caméra. L’intérêt du film vient principalement du jeu des acteurs, qui, en ne parlant que très peu, savent se faire comprendre, des autres personnages et du spectateur. Les couleurs ternes, ces personnages mélancoliques et peu bavards et cette caméra nonchalante laissent ressentir tout au long du film une certaine morosité.

Avec « Dārznieks », Madara Dišlere revient à un cinéma intime, centré autour d’un seul personnage et de ses pensées. Le spectateur atteint l’intimité du personnage, non seulement par l’intermédiaire de la voix-off, mais aussi à l’aide des lents travellings que Madara Dišlere affectionne tout particulièrement. Ceux-ci permettent au spectateur de s’approcher des personnages afin de pouvoir les observer au plus près. Après trois films au décor citadin, elle se déplace en pleine nature, qu’elle filme avec autant de bienveillance, si ce n’est plus, que la ville. En effet, la ville était jusque là représentée comme un environnement hostile à ses personnages, c’était un lieu de danger et d’agressivité alors que la nature est ici, représentée comme un refuge pour son personnage. Comme dans son précédent film, Madara Dišlere n’a pas construit un personnage bavard. Puisqu’il ne cherche à communiquer qu’avec la nature, il n’emploie aucun mot, le langage passe par les gestes et les marques d’affection physique. Déjà dans ses précédents courts métrages, Madara Dišlere avait un sens du cadrage et de la lumière éblouissant et dans « Dārznieks », elle a su affirmer ses grandes qualités de cinéaste.

Aujourd’hui, Madara Dišlere a réalisé son premier long-métrage, « Paradise 89 ». On y retrouvera des personnages de petites filles confrontées à l’Histoire et au monde des adultes : le film se passe à la campagne où les fillettes et leurs mères se sont réfugiées au moment de la chute du régime communiste. Au vu des premières images, la nature semble être un élément important du film, qui devient ici littéralement un refuge, comme dans « Dārznieks ».

Zoé Libault

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