Sœur Oyo de Monique Mbeka Phoba

Les histoires de jeunesse, d’enfance ou d’adolescence difficiles étaient très présentes dans la sélection du 23e festival Le Court en dit long, en juin 2015. « Sœur Oyo » se détachait du reste de la production belge sur ce thème en raison de son contexte singulier (le Congo, au début des années 1950), mais aussi de ses qualités d’écriture et de mise en scène. Le film, première fiction de Monique Mbeka Phoba après plus de vingt ans de documentaires, a d’ailleurs reçu la Mention du Jury Format Court.

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Inspiré d’une histoire vécue par la grand-mère de la réalisatrice (le court-métrage lui est dédié), « Sœur Oyo » n’est pas à proprement parler un film d’époque : la reconstitution est réduite à quelques costumes et le décor unique du film (un pensionnat religieux où sont éduquées de jeunes Africaines) nous semble hors du temps plutôt que représentatif d’un moment de l’histoire du pays.

La critique du colonialisme n’est pas appuyée. Certes, les premiers plans, qui montrent la petite Godelive se faisant couper les cheveux de force pour entrer au pensionnat, illustrent la violence de la rupture avec sa famille et ses racines. Mais, dans le reste du film, le soleil brille, les enfants s’amusent malgré des règles de vie strictes et les sœurs missionnaires sont assez affables. Un parallèle s’établit entre Godelive, l’enfant noire, et son institutrice, Sœur Astrid, doublement blanche (par sa peau et son habit) : elles sont toutes deux nouvelles et maintenues à l’écart de leur groupe (les camarades de Godelive se moquent de son faible niveau scolaire et la directrice du pensionnat doute de l’intelligence d’Astrid). Le film montre comment ces deux personnages gagnent un peu de confiance en elles : Sœur Astrid organise la chorale du pensionnat malgré les réticences de sa supérieure et Godelive est choisie comme soliste plutôt que la meilleure élève de la classe.

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Planté au milieu de la forêt, le pensionnat se veut un espace « civilisé », un petit morceau d’Occident où les interdits religieux se mêlent à une forme archaïque de pédagogie : réveil à heure fixe, punitions, enseignements peu intéressants… C’est un espace intermédiaire, entre l’Afrique et l’Europe, où la nature se frotte à la culture et les croyances animistes au dogme chrétien. Pris entre les deux, les enfants inventent des façons d’accommoder ces mondes éloignés.

La première rupture est celle de la langue. Godelive est séparée de sa mère et envoyée au pensionnat car son père veut qu’elle apprenne le français. Sur la bande-son, deux langues alternent donc : d’un côté, le français, la langue du père, du colonisateur et de la ville ; de l’autre la langue traditionnelle congolaise sous-titrée, celle des femmes et du village. S’y ajoute le latin du chant religieux, que les enfants apprennent par cœur sans comprendre les paroles, comme ces prières que leur font réciter les sœurs. On découvre aussi au détour d’un plan quelques lignes en néerlandais sur un livre appartenant à Sœur Astrid, signe que, comme Godelive, elle a abandonné une part de ses origines en arrivant au pensionnat francophone.

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L’enseignement chrétien que reçoivent les petites Congolaises est de toute évidence inapproprié, éloigné de leur culture et de leurs besoins. Dans leur esprit, le catéchisme se mélange à la sorcellerie des légendes africaines, renvoyant La Bible à sa nature de superstition comme les autres, au grand dam des bonnes sœurs : une leçon sur la Genèse déclenche ainsi la panique des enfants, qui confondent le serpent du jardin d’Eden avec un croquemitaine local.

Coupé du monde, le pensionnat est lui-même une sorte d’Eden, à la nature policée : des chemins sont tracés au milieu de l’herbe verte, les fleurs servent de décoration pour les cérémonies religieuses, les hautes plantes offrent de l’ombre aux enfants et les souches d’arbre leur servent de siège. Mais en dehors de la cour de l’école s’étend une forêt dense et sauvage. C’est là, à l’écart, que vit le jardinier, seul homme du pensionnat dont la virilité trouble Sœur Astrid (l’évêque, dont les sœurs préparent la venue dans l’établissement, est à sa manière aussi un objet de désir puisque l’on espère de lui une aide financière). La forêt est un espace de transgression : le royaume des superstitions, des peurs enfantines et du sexe (le jardinier et Astrid s’y retrouvent la nuit en secret et Goldelive les imagine transformés en serpents).

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La forêt est aussi le lieu des traditions et de la mémoire, où l’enfant se retrouve projetée lorsqu’elle ferme les yeux. Il est parfois difficile dans « Sœur Oyo » de délimiter ce qui tient de la réalité et du rêve, un doute favorisé par de nombreuses ellipses, des scènes laissées en suspens : l’étreinte nocturne d’Astrid et du jardinier dans la forêt a-t-elle réellement lieu ? Est-elle le produit de l’imagination de Godelive ? Ou alors, plus probablement, s’agit-il de la transposition rêvée d’une situation qui a bien eu lieu mais en journée, dans la salle de classe, sous les yeux de la petite fille, laissée hors-champ pour le spectateur ?

Les rêves de Godelive la ramènent dans la forêt où elle peut voir à nouveau sa mère qui lui manque. Dans ces scènes, le flou déréalise l’image et lui confère une certaine douceur, celle des souvenirs heureux. Rêve et réalité, passé et présent alternent jusqu’à se confondre dans l’étonnante scène finale : le matin de sa Communion, Godelive se réveille seule dans le dortoir, en présence de sa mère (un rêve ? un fantôme ?) et on découvre sur ses épaules des scarifications, apparues pendant la nuit, qui marquent de façon symbolique, mais différemment du rituel chrétien, son entrée dans le monde des adultes.

Sylvain Angiboust

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Pour information, le film sera projeté le jeudi 10 septembre 2015, à l’occasion de la reprise des Soirées Format Court au Studio des Ursulines (Paris, 5ème), en présence de la réalisatrice

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