Rino Stefano Tagliafierro : « L’histoire prime sur la technique car elle est pourvoyeuse d’émotions »

« Beauty » est un film déconcertant à bien des égards. Ni réellement en prise de vue réelle ni vraiment animé de manière habituelle, ce kaléidoscope enchaînant des reproductions de tableaux classiques pendant près de 10 minutes a fait son chemin remarqué en festival, toujours dans les marges, autant à Annecy qu’à Clermont-Ferrand. Nous avons rencontré l’auteur de « Beauty », un jeune graphiste italien, Rino Stefano Tagliafierro, qui nous en dit un peu plus sur l’origine de son film et sa méthode de travail.

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Tu as fait une école de design et beaucoup d’installations impliquant l’art vidéo. Tu as aussi réalisé des vidéoclips. En ayant autant de cordes à ton arc, comment choisis-tu tes projets ?

En général, j’ai en tête un projet et un message. Après, ça ne compte pas pour moi de savoir comment je l’exprime. Du coup, je n’attache pas d’importance au fait que ce soit de l’animation classique, hybride ou de la prise de vue réelle. À certains moments de ma vie, j’ai envie d’expérimenter certaines techniques, mais ce n’est pas le plus important. Je veux transmettre des émotions, je choisis donc une technique en conséquence. L’histoire prime car elle est pourvoyeuse d’émotions.

Dans tes clips, tu animes des formes avec de la musique. Comment fais-tu le lien entre elles ?

C’est ma passion de lier les deux. Dans chacune de mes vidéos, je fais très attention au sound design. Je travaille souvent avec mon ami compositeur Enrico Ascoli qui me comprend très bien. Il sait ce que j’ai en tête et m’aide à l’appréhender. Il y a une forme de symbiose entre nous.

Pour mon film musical « My Super8 », retenu à Annecy en 2013, j’ai d’abord monté les images sans musique. Enrico a créé la musique à partir de la vidéo brute et de mon idée. J’ai ensuite rajusté les images avec la musique.

Quand je travaille, j’écoute de la musique comme beaucoup de gens. C’est la même chose quand je tourne, je demande à l’assistant de mettre de la musique sur le plateau. Ça crée une même ambiance pour toute l’équipe et c’est important surtout quand on travaille sur un film où la musique compte.

Est-ce le cas de « Beauty » ? Que souhaitais-tu montrer avec ce film ?

« Beauty » a été plus conçu comme un « trip émotionnel ». Je souhaitais que le spectateur se laisse transporter et ne pense pas pendant le film. Le but était de créer une histoire à l’intérieur du spectateur, une histoire qui aille au-delà de son regard et implique tout son corps en faisant des montées et des descentes d’émotions. J’aimerais que le public se perde dans mes films, un peu comme s’il était en transe. Dans « Beauty », la musique et l’enchainement des peintures donnent le rythme et orientent l’histoire.

Je pense avoir créé une vidéo qui parle à tout le monde car j’essaye de montrer les émotions majeures que chacun peut ressentir au cours de sa vie. Il y est question de la crainte de la naissance, de la mort ou de l’amour. Au travers de ces peintures, je cherche un langage universel.

Pourquoi as-tu choisi ces peintures-là, exclusivement classiques et figuratives, et comment les as-tu travaillées ?

Quand je me trouve à Rome, je ne manque jamais d’aller voir mes peintures préférées de Caravage. J’aime aussi le classicisme français et William Bouguereau. Pour ce film, j’ai commencé par choisir les peintres que j’aimais. J’ai ensuite choisi des peintures d’artistes similaires dans la technique ou les symboles. J’ai volontairement exclu les artistes après le XIXè siècle et les impressionnistes.

Pour « Beauty », il y a 118 peintures, mais j’en ai choisi beaucoup d’autres. En réalité, j’en ai animé énormément et un bon nombre d’entre elles ne se trouvent pas dans le montage final. Je les ai effacées et mises dans un film alternatif dont je ferai peut-être un bonus un jour.

J’ai également souhaité conserver la touche originale des peintures que j’ai animées en ajoutant seulement un petit mouvement, sans les dénaturer. Cela m’a pris beaucoup plus de temps que ce que j’avais imaginé et je me suis retrouvé à travailler sur ce projet pendant les week-ends et les vacances.

As-tu passé beaucoup de temps dans les musées ?

Je n’ai pas vu la plupart des peintures qui sont montrées dans mon film. Certaines sont dans des collections privées. J’ai pris beaucoup de notes et ai surtout passé du temps à choisir certaines peintures plutôt que d’autres. J’ai aussi passé beaucoup de temps sur Internet pour compléter mon film.

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Sur un écran d’ordinateur ou un téléviseur, ton film semble utiliser l’écran pour en faire un tableau alors qu’en salle, les personnages des tableaux apparaissent souvent plus grands que les spectateurs. Était-ce délibéré, sachant que ton travail profite beaucoup de la diffusion sur le Net ?

Peut-être qu’un grand écran, au cinéma, finit par être trop grand, même si cela va dans le sens que je cherche et qu’il accroit l’émotion. Les personnages sont vraiment grands, c’est vrai, c’est étrange, mais je ne pense pas qu’il y ait un meilleur média que la salle pour mes vidéos.

La peinture originale reste le meilleur média mais l’important, à nouveau, c’est l’histoire. Je ne pense pas que l’image parfaite soit un but en soi, même si j’attache toujours de l’importance au grain et à la patte personnelle. De plus, je me considère plus comme un artiste utilisant le graphisme que comme un animateur à proprement parler.

Propos recueillis par Georges Coste

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