Massimiliano Narduli. Brest, la programmation, le soutien aux auteurs émergents

Massimiliano Nardulli, Italien enthousiaste, est le programmateur du Festival Européen du Film Court de Brest depuis 2011. Exigent mais aussi un peu barré, Massi, comme tout le monde l’appelle, découvre des talents dans les coins les plus perdus d’Europe et il réussit ainsi à proposer chaque année, une sélection de films inattendus, en pensant sans cesse à son cher public. Alors qu’il courait entre deux évènements lors de la dernière édition du festival, nous avons eu l’occasion de le rencontrer afin qu’il nous raconte son métier et ses envies. Demain soir, jeudi 12 mars, il présentera le festival à l’occasion de la soirée Format Court « Best of Brest » au Studio des Ursulines (Paris, 5ème).

Massi

© Manuel Brulé

Depuis combien de temps es-tu programmateur au Festival Européen du Film Court de Brest ?

Je travaille au festival depuis 2007, mais je suis seul à la programmation depuis juillet 2011. Avant, je faisais partie d’une équipe de programmation formée par un directeur artistique, un adjoint, d’autres personnes du festival et moi-même. Après 2010, il y a eu une restructuration et j’ai pris la responsabilité de la programmation.

Décides-tu seul de la programmation finale ou bien es-tu entouré d’une équipe qui a son mot à dire ?

Ça dépend des sélections en fait. Pour les films français, un comité de visionnage fait un premier tri et voit environ 700 ou 800 films par an. Il fait remonter les films potentiellement intéressants. Pour l’Europe, ça fonctionne de manière un peu différente car le travail est plus compliqué. Je me charge de voir presque tous les films et après, je demande un deuxième avis à des membres de l’équipe. Et si je ne réussis pas à tout voir, je demande à quelqu’un de m’aider à faire un premier tri.

Te rends-tu dans les autres festivals pour aller chercher des films européens ou bien Brest est-il suffisamment connu pour que les Européens y envoient leurs films directement ?

Il s’agit un peu des deux. On lance un appel pour tous les films, français et européens. On en reçoit à peu près 1500 de cette manière : à peu près 700 films français et 800 européens. À partir de là, j’en visionne presque le double parce que j’en vois presque autant dans les autres festivals ou bien lors d’échanges avec les autres programmateurs. Mais je ne démarche que les films qui m’intéressent.

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Peux-tu me parler des critères de sélection ? La majorité des pays européens doit-elle être représentée ?

En tant que festival européen, on a l’obligation, mais aussi l’envie, de connaître l’état de la production audiovisuelle de courts-métrages dans chaque pays d’Europe. Ceci étant, chaque pays n’est pas forcément représenté tous les ans, mais on essaye d’avoir un maximum de pays liés à l’Europe au festival. Si bien que nous devons connaître ce qui se fait dans chaque pays pour ensuite pouvoir faire notre sélection. Après, les autres critères sont différents, tels que la variation des thèmes par exemple, en prenant en compte les différents codes cinématographiques. Il y a en effet une manière différente de voir les films selon qu’on se trouve en France ou ailleurs en Europe, et il ne faut pas oublier qu’à Brest, il y a un public français. Ce n’est donc pas évident de créer un programme qui va plaire à tout le monde et notre but est que le public puisse trouver son plaisir au festival sachant qu’il est attentif à ce qu’on lui propose. On est loin de Paris et par conséquent, des professionnels de l’audiovisuel. Bien sûr, certains s’y déplacent, mais ce n’est pas pour autant un bon endroit pour en faire un festival uniquement professionnel.

Existe-t-il d’autres critères ?

Oui. Les films français doivent être des premiers films ou des films d’écoles. Pour les films européens, c’est plus ouvert, mais j’aime particulièrement donner l’opportunité à des réalisateurs émergents de se faire connaître à Brest. Et puis, il y a tout simplement des films que j’ai très envie de montrer au public de Brest, alors je me bats pour les avoir. Autrement, on a décidé de limiter la durée des films à 30 minutes depuis 2011. On a pris cette décision en pensant au public qui vient au festival pour découvrir plusieurs univers différents dans le cadre d’une seule et même séance. En mettant des films plus longs, on n’obtient pas la même dynamique de programmation et il ne s’agit pas non plus du même type d’attention. Ceci étant, ça ne veut pas dire que je n’apprécie pas les moyens-métrages, au contraire, je trouve que c’est un très beau format.

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Comment expliques-tu que la compétition française soit beaucoup plus restreinte que l’européenne au niveau de la quantité de films ?

En étant limité aux premiers films et films d’écoles, il faut bien avouer que nous avons moins de matière et en même temps, on essaie de se faire une idée de ce qui se fait en France. À vrai dire, la compétition française a été lancée en 2012. Auparavant, nous n’avions pas de compétition française, mais des films français étalés dans la compétition européenne. D’ailleurs, il y en avait beaucoup plus dans la compétition européenne qu’il n’y en a aujourd’hui.

À ce propos, comment prends-tu la décision qu’un film français apparaisse en compétition française ou européenne ?

En fait, je n’étais pas d’accord avec le système qu’on avait auparavant car la grande majorité des films en compétition européenne étaient français. Je trouvais ça ridicule aussi parce que ça desservait les films français. À vrai dire, ce n’est pas le nombre qui fait la qualité des films. Sur une compétition européenne de 40 films, il y en avait environ 17 français, le problème étant qu’ils n’étaient évidemment pas du même niveau que tous les meilleurs films européens. Personnellement, je crois beaucoup au fait d’exporter les festivals et lorsqu’il s’agissait d’exporter la sélection de Brest ailleurs, il y avait finalement presque uniquement des films français qui n’étaient pas du même niveau que les films européens. J’ai donc décidé de changer ça. La première année, ça a été très difficile car j’ai reçu beaucoup de retours négatifs de la part des producteurs, des distributeurs et des institutionnels, mais pour moi, c’était vraiment nécessaire pour renforcer notre image de – véritable – festival européen. Pour être honnête, je ne vois pas beaucoup de festivals européens et je voulais que Brest garde la première place au sein des festivals qui s’occupent de l’Europe.

Tu suis également le travail de réalisateurs découverts à Brest. Je pense particulièrement à Miklos Keleti qui était là il y a quelques années avec son film de fin d’études, « Dos au mur » et qui est revenu cette année en compétition avec « Figures ».

Oui, c’est un plaisir lorsque tu découvres quelqu’un. Je crois que dans le cas de Miklos, nous avons été les premiers ou en tout cas parmi les premiers à passer son film « Dos au mur ». Et lorsqu’il est arrivé à se confirmer avec un deuxième film, ça a été une réelle satisfaction de l’appuyer et de continuer à le programmer. C’est la même chose avec Morgan Simon. On avait projeté son premier film, « Belle salope », lorsqu’il était encore à La Fémis, puis on a passé son film « American Football » dans un programme spécial et quant à « Essaie de mourir jeune », en compétition européenne, il représente la suite logique d’un parcours que je considère comme un sans faute et j’ai donc plaisir à le mettre en valeur. Le public, lui aussi, est également content de voir la continuité du travail de certains réalisateurs.

Y a-t-il un pays, selon toi, qui « fabrique des talents » plus qu’un autre ?

En réalité, il y a des vagues. Pour moi, il y a des pays qui abritent chez eux énormément de talents mais qui arrivent difficilement à les exporter. Je crois que la vague de création et l’envie de faire des choses provient plus volontiers de l’Europe de l’Est et des Balkans. Ils ont beaucoup moins de moyens et des conditions de travail très difficiles, par conséquent, il y a parfois des talents qui se gâchent du fait qu’ils n’ont ni le temps ni l’argent pour s’occuper de cinéma. Mais généralement, ce sont aussi ces conditions-là qui les poussent à être d’autant plus créatifs. En France, on obtient assez facilement des aides et des subventions à hauteur d’au moins 40.000€ par film. Avec cette somme, certaines personnes des pays de l’Est feraient plusieurs films. Parfois, l’argent peut tuer le talent. Par exemple, en Roumanie où je vis une partie de l’année, les gens tournent encore en 35mm et ils réfléchissent à une écriture qui va directement à l’essentiel. Tandis qu’en France avec le numérique, il n’y a plus cette réflexion. Les films se font souvent plus au montage qu’en amont.

Il y a une dernière catégorie en compétition qui s’appelle désormais OVNI, mais qu’on connaissait sous le nom de Cocotte minute auparavant. Pourquoi ce changement de nom ?

Les objectifs de la programmation ont changé et les films que l’on retrouve dans cette catégorie ne sont plus les mêmes. À l’origine, dans la catégorie Cocotte minute, on trouvait des films très courts, quasiment sans dialogues et qui étaient plus volontiers des petites blagues cinématographiques. C’était un programme qui plaisait beaucoup au public et qui avait été créé il y a 10 ans. Il reflétait un style de cinéma qu’on fait beaucoup moins aujourd’hui. Depuis 2010, on a eu beaucoup de difficultés à boucler ce programme avec des films dont on était vraiment satisfaits. Je me posais déjà des questions depuis un petit moment sur ce programme-là et en même temps vu que Brest est un festival très axé sur la fiction, j’avais aussi envie d’ouvrir un nouveau volet pour un type de cinéma qui n’est pas expérimental à proprement dit mais qui propose tout même des formes mélangeant le langage et les codes cinématographiques et qui osent quelque chose.

Comment le public accueille ce nouveau programme ?

Je crois que le public est encore en train de faire le deuil de la Cocotte minute. En 2013, c’était la transition et ce n’était pas facile. J’avais tout de même pris le soin de garder certains films avec le format très « cocotte », mais en 2014, j’ai décidé de lancer quelque chose de différent. Je pense qu’il faudra au moins deux ou trois ans pour habituer le public à avoir un regard sur un film un peu moins narratif car il n’a pas l’habitude de voir ça à Brest. Mais j’ai eu quelques retours de cinéphiles me disant que c’était vraiment quelque chose qui manquait au festival d’avoir quelque chose de plus résolu, donc je pense que ça va marcher.

Comment construisez-vous les projections parallèles hors compétition et tous les programmes spéciaux ?

Ça dépend de l’année, de l’inspiration et de nombreuses autres choses en fait. Pour la partie Brest Off, je ne pars pas avec une idée précise. Ça dépend beaucoup de la matière qu’on reçoit. Si j’ai un film coup de cœur, j’essaie tout de même de créer un programme autour. C’était un peu le cas de la programmation « Friday in Love » par exemple. En revanche, pour le programme science-fiction, j’avais envie d’en faire un cette année avant de recevoir les films. Ça faisait déjà quelque temps que je voyais des films de ce genre en festivals et qui n’avaient surtout pas beaucoup circulé. Après, j’ignorais si j’aurais suffisamment de matière parmi les films que nous allions recevoir. C’était un vrai pari en réalité. Aussi, l’objectif de Brest Off est de présenter des films qui ont un peu moins circulé en festivals. Par conséquent, on retrouve des films d’horreur, des courts fantastiques, des polars décalés, etc. Il y a beaucoup de choses différentes mais on essaie de faire un petit clin d’œil au cinéma de genre.

En deux mots, quel a été ton parcours avant d’arriver au festival ?

J’ai un parcours un peu bizarre en fait ! Durant mes études, je ne savais pas trop si je voulais me diriger vers le cinéma ou vers le théâtre. J’aimais beaucoup les deux. Finalement, c’est un peu le hasard qui m’a fait choisir le cinéma plutôt que le théâtre. Durant mes études, j’ai gagné ma vie en travaillant dans une boutique de location de VHS. C’est un peu ce qui m’a donné le goût du cinéma et de la programmation. Par conséquent, j’organisais beaucoup de projections à la faculté, c’était une sorte de ciné-club pour les étudiants. Après, on se retrouvait autour d’un verre pour discuter des films. Au début de l’année, on était trois amis, puis on est arrivé à 50 ou 60 personnes. C’est un peu ma première expérience de programmation et c’est là que j’’ai commencé à prendre un réel plaisir à programmer. Après, je l’ai fait de manière un peu plus systématique et professionnelle en organisant des rencontres cinématographiques, toujours au sein de la faculté. Je suis ensuite parti à l’étranger. J’ai voyagé en Espagne, en République Tchèque, en Écosse où j’ai organisé quelques rencontres autour du cinéma avec les cinéastes locaux ou avec l’Institut Italien, la Maison de l’Europe locale. Ce n’est qu’après que j’ai commencé à collaborer avec des festivals mais ponctuellement. Je suis arrivé à Brest en 2007 car je savais qu’il y avait sur place un festival et je suis venu offrir mes services comme bénévole. À ce moment-là, ils n’avaient pas vraiment besoin de quelqu’un en programmation, mais ils m’ont tout même gardé car ils trouvaient que j’avais un regard européen très différent par rapport à l’équipe sur place. J’avais en effet voyagé aux quatre coins de l’Europe et je parlais plusieurs langues. J’ai donc rejoint le comité de visionnage en tant que bénévole. L’année suivante, on a fait un programme spécial sur l’Italie et je m’en suis chargé. Et là, a réellement commencé l’histoire de mon implication avec le festival de Brest !

Propos recueillis par Camille Monin

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