Randall Lloyd Okita : « C’est bien de faire des courts, de se sentir libre, mais il faut disposer d’écrans »

Réalisateur du sublime « The Weatherman and the Shadowboxer », Prix Format Court au Festival du Nouveau Cinéma (FNC) 2014, Randall Lloyd Okita est un jeune auteur de Toronto ayant déjà réalisé plusieurs courts-métrages. Son dernier film, projeté ce soir aux Ursulines, dans le cadre de la séance spéciale autour du FNC, évoque avec mystère et émotion le parcours de deux frères aux vies très différentes, séparés par un événement survenu dans leur enfance. En rencontrant Randall Lloyd Okita à Toronto, nous sommes revenus sur son parcours, l’importance de la musique dans son travail, sa collaboration avec l’ONF (l’Office national du film du Canada), son rapport à l’expérimental et son lien au personnel et à l’ambiguïté.

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Tu as réalisé plusieurs films très visuels ces dernières années. Comment as-tu réussi à devenir un artiste et à travailler loin des codes classiques ?

Pendant des années, j’ai travaillé comme assistant sur des films et des émissions de télévision. J’ai appris le fonctionnement des choses, mais après, quand j’ai commencé à travailler sur mes propres projets, ça a été dur de trouver des fonds. Malgré tout, en développant mes films, j’ai eu le temps de trouver ce que je voulais faire et de réfléchir aux obsessions que je voulais voir incarnées à l’écran. J’essaye généralement de ne pas trop penser au style, le prochain projet devient mon obsession, la prochaine image devient ce que j’ai envie de tester. « Machine with Wishbone », l’un de mes premiers films, a été inspiré par le travail d’un autre artiste, un de mes mentors, Arthur Ganson, qui a construit des sculptures en fer. À deux, on a crée un monde mécanique pour les faire tenir. Je savais ce que je voulais faire, j’avais envie d’explorer, de creuser. Les images fonctionnent sans mots, elles n’ont pas besoin de dialogue narratif, restent universelles.

Penses-tu que tes films pourraient être projetés ailleurs qu’en salles, dans les musées par exemple, qu’ils pourraient fonctionner comme des performances et être vus différemment ?

J’aimerais penser que certains d’entre eux pourraient être projetés dans les musées. Ce ne sont pas des comédies qu’on aime voir dans des grandes salles. L’intersection entre l’installation, la sculpture et le cinéma pourrait marcher.

Le problème, c’est que mes films sont souvent considérés comme expérimentaux et que le terme « expérimental » n’est pas anodin. Être classé dans une telle catégorie signifie tellement de choses, les gens hésitent à aller voir ce type de films, ils ont peur d’être déçus. Pour moi, tout peut être expérimental, c’est une catégorie difficile. Certains films perdent en visibilité à cause de cette catégorisation. La manière dont et comment les gens regardent les courts m’intéresse. J’ai approché des galeries, ça n’a pas trop marché. Je peux transporter un DVD, un disque dur, mais c’est plus compliqué avec une sculpture !

De nombreux réalisateurs canadiens ont du mal à faire connaître leur travail. « The Weatherman and the Shadowboxer » a été vu au TIFF (Toronto), au FNC. C’est bien de faire des courts, de se sentir libre, mais il faut disposer d’écrans.

Les projets ne se font pas toujours avec un public en tête. Je suis assez chanceux de ne pas avoir été tout seul sur le projet. On a fait des projections, rencontré des publics. Travailler avec l’Office national du film du Canada (ONF) m’a offert plus d’accès et de publics. Le projet est également beaucoup plus narratif et personnel que mes précédents. Les gens y réagissent, c’est quelque chose de très encourageant.

Tu aimes bien faire des allers-retours entre animation, réalité, imaginaire et réalisme. Qu’as-tu trouvé de particulier dans l’animation  ?

En général, j’ai très peur des technologies surtout si je ne les comprends pas. J’ai besoin de les expérimenter, j’essaye de trouver des collaborateurs qui s’y connaissent et d’avoir les bons outils. Pour ce projet, j’ai pensé très rapidement à l’animation. Quand on a commencé le développement avec l’ONF, on pouvait vraiment expérimenter, tester des choses vu je n’avais pas fait beaucoup d’animations avant. Ça m’a appris beaucoup de choses. Tout le processus a été nouveau pour moi : le développement. 2D, 3D cadre par cadre. Mon film est beaucoup plus narratif et personnel que mes autres projets, il comporte plusieurs personnages. Les gens y réagissent, c’est très encourageant. Ils ont des questions sur le film. À partir du moment où le film a été terminé, ça a été plus facile d’en parler. Je sens que je suis plus ouvert à la discussion quand le film est derrière moi. La clé est de prendre le risque de perdre un peu de clarté pour gagner en émotion.

Je pense que c’est aussi lié à quelque chose de personnel, de proche de toi. Depuis quand portes-tu ce projet de « The Weatherman and the Shadowboxer » ?

J’y pense depuis très longtemps, le projet est lié à des proches, à leur sensibilité, à leur identité, à leur histoire. Je ne voulais pas parler de quelqu’un ou d’une vie en particulier. Le challenge, c’était de se situer par rapport à l’histoire, de ne pas donner de nom, de ne pas personnaliser les personnages. L’important pour moi, c’était de parler des démons. J’avais déjà abordé ce sujet dans « Fish in Barrel ». L’une de mes luttes, c’est d’essayer d’exprimer des choses difficiles, des conflits internes, des luttes peu évidentes.

Le film est illustré par une voix-off. Était-ce pour offrir une réalité supplémentaire ?

Je ne pensais pas à l’effet que ça aurait sur le public. Je voulais prolonger la discussion avec ma famille, explorer ces idées de conflits et trouver un moyen pour que le public s’y intéresse. La voix-off a été un bon moyen pour cela.

Tu dis avoir pensé à ce film depuis longtemps. Que souhaitais-tu y raconter ?

Je pense que c’est une histoire d’identité, de mémoire et de ce qu’on ne peut pas dire. C’est dur de dire qu’on peut aimer et détester quelqu’un en même temps, que ce soit un ami ou un frère. Ce qui nous arrive au stade de l’enfance peut nous influencer dans notre vie future et on doit apprendre à gérer sa vie avec les bonnes et les mauvaises choses.

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La musique est très présente dans tes films. Comment la considères-tu dans ton travail ?

C’est incroyablement important pour moi. Dans mes derniers films, j’ai travaillé avec des compositeurs, cela m’a apporté beaucoup dans la relation de confiance et de compréhension de l’autre. Je m’exprime en couleurs, je ne sais pas décrire la musique, je n’ai pas le vocabulaire adapté. Je dis : « Ce passage devrait être rouge ou noir ». La conversation sur la musique commence très tôt, le style débarque vite. Avec les compositeurs, les sensibilités s’accroissent, ont de la valeur. Je sens que je peux essayer plus de choses, rendre les choses plus visibles grâce à la musique.

Avec les animateurs, comment as-tu procédé ?

On a parlé ensemble de beaucoup de films d’animation – on a évoqué le travail de Norman McLaren – mais aussi de prises de vues réelles, d’images en double exposition et de grand contraste.

Avant, tu auto-produisais tes films. Maintenant, tu es suivi et soutenu par une structure plus grande, l’ONF. Comment ce changement t’a-t-il aidé pour développer tes projets ? Comment considères-tu le travail avec une équipe plus grande et l’entraide ?

Avant, on était les seuls producteurs de nos films. À mes débuts, c’était dur, je n’avais pas assez d’expériences. Il n’y a pas trop d’alternative au Canada, dans le monde même, pour trouver un équilibre entre soutien, encouragement et liberté.

Quand j’ai commencé à travailler avec l’ONF, je me suis retrouvé avec une grande équipe. Dès le début, ils ont été très intéressés par mon projet. On a eu de grandes conversations et on a construit quelque chose ensemble. J’ai grandi en regardant tellement de films originaux et incroyables produits par l’ONF et racontés par des narrateurs intelligents et passionnés qui avaient une vraie vision de ce qu’ils voulaient raconter que je ne pouvais pas imaginer un meilleur endroit pour faire mes propres films.

Propos recueillis par Katia Bayer

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