L’Étrange Festival : retour sur les programmes de courts 2 et 4

Source intarissable de films déviants et hors-norme, la sélection de courts métrages de la vingtième édition de l’Etrange Festival comptait pas moins de 45 films répartis sur 5 programmes. Voici un petit aperçu des films marquants des programmes 2 et 4, avec notamment les aventures d’un sosie d’Hitler, le chanteur Christophe en panne d’inspiration, une version post-industrielle de La Havane, mais aussi les deux films primés lors de cette édition : « Sequence » et « Pony Place ».

Programme 2

Sequence de Carles Torrens (États-Unis)

Imaginez-vous qu’en vous réveillant un matin, tout le monde vous regarde de travers, avec une expression de dégoût sur la bouche, vous accusant d’avoir souillé leurs rêves avec des actions perverses et obscènes. C’est sur cet excellent pitch que démarre « Sequence », Prix du Public à l’Etrange Festival 2014, narrant la descente aux enfers d’un jeune homme qui devient le jouet d’une malédiction passagère, et par conséquent le bouc émissaire de toute la planète.

Rythme soutenu, mise en scène ingénieuse, « Sequence » place le spectateur par identification inévitable avec le personnage principal accusé de maux dont il n’a pas souvenir/conscience, dans une position de paranoïa digne d’un épisode de la « Quatrième Dimension ». Malin et ludique, le film se permet un décrochage gore très graphique en fin de métrage (inspiré du film « Society » de Brian Yuzna), quand il advient que le jeune homme a rompu la malédiction et que c’est sa voisine qui en hérite à son tour.

Pony Place de Joost Reijmers (Pays-Bas)

Lauréat du Grand Prix Canal + 2014, le film néerlandais « Pony Place » parle de la confrontation d’un couple de retraités face à la technologie moderne. Leur petite fille, Emma, passe son temps sur sa tablette, continuellement absorbée par un jeu vidéo qui consiste à développer une ferme virtuelle. Alors qu’elle doit se séparer de cette tablette sur ordre de ses parents, ses grands-parents se retrouvent à maintenir l’essor de cette « ferme » virtuelle, sans rien connaître aux jeux vidéo.

pony-place

Malgré de nombreux moments caustiques, notamment dans la disparition progressive des poneys de la petit fille par manque d’adresse au jeu, « Pony Place » reste un film léger qui utilise habilement le comique de situation. C’est une histoire d’apprentissage et de « domptage » entre deux générations et deux conceptions différentes de la vie. Une oeuvre sage qui aurait mérité un peu plus de mordant dans son traitement.

Programme 4

Chigger Ale de Fanta Ananas (Éthiopie)

Remportant largement la palme de l’ovni cinématographique de la sélection, « Chigger Ale » suit l’évolution d’un étrange sosie d’Hitler au milieu d’une taverne fort fréquentée, à ce détail près que l’action se situe en Ethiopie (Addis-Abeba) et que le sosie en question est noir, petit, mal dans sa peau et à l’étroit dans son costume. Moqué et pris en pitié par ses compatriotes, alors qu’il souhaiterait être plutôt craint, ce petit homme pathétique va tout faire pour être plus respecté.

Extravagant, empreint de surréalisme, « Chigger Ale » aligne les séquences absurdes, comme par exemple le sauvetage inopiné du sosie en fin de film, par sa « mère » nazie au volant d’une voiture/vaisseau qui le ramène dans l’espace, là où est sa vraie place… Un film qui, derrière son humour ravageur, se permet de réfléchir sur les germes de la haine avec moulte distance, mettant en exergue la solitude, la tristesse, la frustration et le sentiment de non appartenance à une communauté comme facteurs de fabrication d’idées haineuses.

Habana d’Edouard Salier (France)

« Habana », la nouvelle oeuvre du très talentueux Edouard Salier, magicien du compositing et du motion design, prend place à La Havane, dans un futur proche très industrialisé, où s’affrontent faction armée et guerrilleros semi-caïds, semi-révolutionnaires. Dans une forme documentaire proche du reportage sur le vif, nous y suivons Lazaro, jeune résistant du ghetto, qui nous invite à pénétrer l’envers du décor de ce monde miséreux et désespéré.

Visuellement flamboyant grâce à de subtils effets qui créent tout un décorum plus vrai que nature, « Habana » impressionne par sa mise en scène ample, moderne et enlevée, mais aussi il déçoit, car son histoire se révèle au final trop convenue par rapport à l’ambition affichée et à l’univers développé. Le film dérive dans son dernier acte sur le film d’horreur fantastique à base de manipulation génétique et perd un peu de son intérêt au niveau du propos politique et social. L’idée d’une arme mortelle, créée de toute pièce et échappant au contrôle de ses créateurs, n’est pas mauvaise en soi dans le contexte du film, mais l’histoire se terminant là, elle ne se retrouve pas du tout développée et est source de frustration.

Malgré une légère déception, « Habana » reste d’une beauté sidérante pour l’une des premières incursions de Salier dans la fiction pure (il a réalisé plusieurs clips en images réelles, dont celui de Scratch Massive et Koudlam) et donne envie de le voir évoluer sur un format plus long et une histoire plus aboutie.

Juke-Box d’Ilan Klipper (France)

Venu du documentaire, Ilan Klipper a souhaité pour son premier court métrage, « Juke-Box », dresser le portrait de Daniel, un chanteur déchu, en proie au doute, essayant par tous les moyens de créer, même s’il doit pour cela se fermer du reste du monde et errer dans un univers de solitude et de pénombre.

JukeBox

Interprété au couteau par le chanteur Christophe, qui apporte tout son vécu au personnage, le film joue sur l’ambiguïté entre la fiction et le réel, et suscite un malaise palpable, créant une empathie immédiate pour cet homme, dont on se retrouve à pénétrer l’intimité la plus secrète. Ambiance étouffante, situations pesantes, relations compliquées avec l’extérieur, le film se permet une éclaircie libératrice sous la forme d’un décrochage poétique et lyrique, quand Daniel/Christophe arrive enfin à écrire une chanson et à la chanter. Beau et trivial, lumineux et trouble, « Juke-Box » est une belle réflexion sur la difficulté de la création artistique et son impact sur la vie matérielle.

Territoire de Vincent Parronnaud (France)

Nouveau film très attendu de Vincent Parronnaud (aka Winshluss), qui présentait également le court métrage d’animation « Smart Monkey », en ouverture de festival, « Territoire » fêtait sa première diffusion à l’Etrange Festival. Le film raconte l’histoire d’un berger solitaire du Béarn qui va devoir porter secours à une jeune femme sans défense, attaquée par une troupe de parachutistes de l’armée venus s’entraîner en montagne, et transformés à leur insu en une meute avide de monstres enragés.

Film de genre classique de belle facture, « Territoire » est une variation autour du film de zombies (un peloton de l’armée ayant subi des expériences et se retrouvant infecté) et du western (un héros solitaire un peu bourru, venant en aide à la veuve et l’orphelin), une oeuvre hybride qui tente de lier le film d’horreur au folklore français. Seulement, le film pêche un peu par un manque d’originalité dans son récit, qui n’exploite pas assez le contexte de l’époque dans lequel il s’inscrit (1957, Guerre d’Algérie) et qui se révèle être sans grande surprise, malgré un lieu de choix très cinématographique pour l’action, à savoir les montagnes impressionnantes des Pyrénées. Avec ce film, Winshluss continue à réfléchir sur la violence sauvage de l’être humain, certes de manière plus conventionnelle, mais toujours en cherchant et développant ses propres obsessions thématiques au sein de genres très différents.

Julien Savès

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