Le FNC. Programmer à deux, proposer des parcours, accompagner les films, identifier la différence

Dès sa création en 1971, le Festival international du cinéma en 16mm de Montréal (l’actuel Festival du nouveau cinéma-FNC) a programmé du court métrage, à l’époque expérimental. Cette tradition s’est maintenue au fil du temps. Encore aujourd’hui, le festival est intimement lié à la forme courte à en juger par la programmation très fournie de ce côté-là (focus québecois, compétition internationale, films d’étudiants, films expérimentaux, installations, performances, projets interactifs, films pour enfants, …). Pour évoquer la programmation, le dialogue entre les films, les nouvelles formes, le rôle du festival et le cinéma qui décale, nous avons rencontré les deux programmateurs des courts métrages du FNC, Daniel Karolewicz et Philippe Gajan.

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Depuis quand avez-vous repris la programmation des courts au festival et pour quelles raisons vous-êtes vous intéressés à ce format ?

Philippe Gajan : La première raison nous précède. Le Festival du nouveau cinéma s’appelait à l’époque, au moment de sa création en 1971 le Festival international du film en 16 mm et le format privilégié de l’expérimental est bel et bien le court métrage. Dès le départ, il y avait donc déjà beaucoup de courts-métrages. On ne les désignait pas tels quels parce qu’en animation, en expérimental et en vidéo d’art, les oeuvres les plus fortes, les plus magiques ont une durée courte en général.

Le FNC est un festival qui évolue tout le temps, qui intègre les nouvelles formes en permanence : l’expérimental au début, puis la vidéo et les nouveaux médias. Le court-métrage a donc toujours été présent chez nous.

Je suis arrivé tôt, en 1999 comme rédacteur en chef du catalogue. Ce qui m’intéressait, à l’époque, c’était le cinéma sauf que très vite, le court métrage m’a passionné pour toutes ces nouvelles formes, ces expériences, ces films faits en toute liberté et ces univers extrêmement porteurs et riches.

Et pour toi, Daniel ?

Daniel Karolewicz : Moi, j’ai étudié l’histoire et l’anthropologie, je ne suis pas cinéphile de base. Je suis arrivé plus tard, un peu par hasard, en 2007. J’ai travaillé à la billetterie, à la coordination. Au début, des lignes sur un écran, ça ne me parlait pas. Au fil des années, je me suis intéressé à ce qui se passait, aux différents genres de films et Philippe m’a dit que dans le fond, j’étais programmateur.

P.G. : Quand Dan est arrivé, j’étais tout seul aux courts métrages. Il est devenu mon interlocuteur privilégié. Il est évident qu’à chaque fois qu’on parle d’un film, il prend une autre dimension et qu’il a des chances de se retrouver dans la sélection finale.

D.K. : Si on en parle encore une semaine plus tard, c’est qu’il est venu nous chercher.

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Quels « types » de films vous restent en mémoire, vous stimulent et vous donnent envie de les voir sur grand écran ?

D.K. : Très bonne question. J’essaye de faire des films aussi, je suis très intéressé par ce qui se fait. Un film ultra narratif va moins m’intéresser que quelque chose complètement à l’ouest.

P.G. : Pour moi, il y a deux réponses. Il y a le personnel, je cherche des films qui vont changer ma perception du monde. Si je deviens différent après avoir vu un film, forcément, il va s’imprimer plus profondément en moi. Après, il faut aussi pouvoir transmettre un film à un public, se demander comment et pour qui il va exister.

Comment fonctionnez-vous en duo pour la sélection ?

P.G. : La plupart des festivals travaillent en consensus alors que nous, on ne se met jamais d’accord. Si Dan se sent capable d’accompagner un film, on le prend. On est libre, ça élargit la palette des propositions. Clermont-Ferrand est carrément l’anti-thèse du FNC à ce niveau-là, ils sont huit à devoir aimer le film.

C’est quoi, accompagner un film ?

P.G. : C’est être capable d’en parler, de le faire entrer en dialogue avec un public, d’expliquer, si on nous le demande, pourquoi un film en particulier est là, dans tel programme. À une telle question, on ne peut pas répondre :  « Parce qu’on l’aime ». Ça, on s’en fout.

Est-ce que vous avez l’impression que les films pris chez vous assument plus un côté expérimental ?

P.G. : Oui, mais dans un sens large. On a intégré les nouvelles écritures, les connexions avec les autres secteurs des arts, on s’intéresse de plus en plus à la notion de dispositif et plus seulement au grand écran. Dans les gènes du festival, il y a une ouverture qu’on a tout intérêt à garder sinon, on crève. Le cinéma évolue. Le jour où il y aura un écart entre l’évolution du cinéma et celle du festival, c’est que celui-ci aura cessé d’être là et qu’il mourra dans les 4 ans.

Par contre, si on nous demande directement ce qu’est le nouveau cinéma, je ne n’en sais rien, je n’ai pas besoin de le savoir car ce sont les cinéastes qui vont nous l’amener. C’est à nous d’être ouverts à ces nouvelles formes mais pas à nous de déterminer ce qu’est le nouveau cinéma. Évidemment, on fait des choix en espérant qu’ils parleront au plus grand nombre et qu’ils accueilleront la plus grande diversité. Au FNC, il y a de la place pour ce type de films, mais en même temps, on a des films en commun avec les autres festivals.

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Est-ce que ces films que vous sélectionnez arrivent à toucher un public local ?

P.G. :  Il ne faut pas perdre espoir et continuer à taper sur le même clou. Quand a crée le Focus québecois il y a une dizaine d’années, peu de films québécois étaient dans la programmation. Il a été très mal accueilli dans un premier temps. Les cinéastes nous disaient : “Vous nous créez une voie de garage parce qu’on n’est pas assez bons pour être dans vos compétitions”. Sauf que ça a créé un sentiment d’appartenance et qu’une génération de cinéastes se reconnait complètement dans le festival. Ça nous a fait énormément de bien, on est passé de salles de 90 places qu’on ne remplissait pas à des salles combles de 200 places. Pour les réalisateurs québécois, il y a une fierté géniale d’être au FNC. Pour le court international, il y a moins de monde en salle par contre.

D.K. : C’est lié au contexte local car les réalisateurs locaux se déplacent avec leurs amis quand leurs films passent dans le Focus, ce n’est pas le cas pour leurs homologues étrangers. Et quand le film de Pedro Costa a lieu en même temps qu’un programme de courts internationaux, c’est sûr, ça complique les choses.

P.G. : Nous, on souhaite que les gens aient le choix entre de nombreuses propositions. Quand on prépare la grille horaire, on propose 5 à 7 rendez-vous en même temps. Vu l’offre actuelle, il ne faudrait pas que les festivals empêchent l’accessibilité. C’est notre rôle comme programmateurs de proposer des parcours mais pas de les imposer.

Dan, en créant La Distributrice de films, tu as également souhaité accompagner les films québécois, les promouvoir, leur donner de la visibilité, les aider à circuler. Pourquoi ?

D.K. : Oui, j’ai souhaité aider les gens autour de moi pour essayer de pousser leurs films. Avec des proches, on a crée un catalogue de courts-métrages qu’on a éditorialisé. C’était un créneau qui manquait ici. Il n’y a pas de boîte de distribution de courts métrages qui roule sans l’aide du gouvernement. Il y a quatre ans, personne ne connaissait Olivier Godin, il faisait des films chez lui. Là, il explose, il a fait deux longs et une quinzaine de courts dont « Feu de Bengale » [Meilleur court métrage canadien], ça commence à décoller, à voyager. Je pourrais arrêter, passer à quelqu’un d’autre mais ça me fait plaisir de l’aider.

Dans le catalogue du FNC, les longs-métrages sont fort mis en avant par leurs sélections et leurs prix glanés en festivals, mais pour les courts, on ne trouve pas d’informations porteuses. Pourquoi ne valorisez-vous pas plus les films courts ? Cela pourrait les aider aussi.

P.G. : Tu as raison, on devrait le faire. Au moment du bouclage du catalogue, c’est la folie, j’écoute en boucle de la musique celtique (c’est la blague ici!), je traduits, j’écris les textes mais le temps nous manque. C’est vrai, il faudrait que l’information figure, que chaque court métrage soit traité comme un long. C’est ce qu’on veut car pour nous, ce sont des films à part entière.

Cherchez-vous des films différents dans le focus national et la compétition internationale ?

P.G. : Théoriquement, nos critères sont les mêmes mais la compétition regroupe des oeuvres beaucoup plus “différentes” que la compétition nationale qui a un devoir d’accompagnement et d’appartenance beaucoup plus fort. On essaye de repérer ce qui se démarque le plus de ce qui se fait au Québec qui à lui seul ne reflète pas toute la diversité en comparaison avec le reste du monde.

On constate bien une grande différence entre les deux compétitions, on aimerait bien les mélanger pour avoir plus de public mais on ne veut pas prendre en otage un film d’un cinéaste d’ici et le public. Les films ne fonctionnent pas toujours ensemble et c’est important qu’ils dialoguent pour leur bonne réception.

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Qu’est-ce qui vous a marqué, chacun, dans les films que vous avez gardés cette année ?

P.G. : Tous les films sont différents mais pour moi, « Hillbrow » de Nicolas Boone [Meilleur court métrage de la Compétition internationale] a été un film extrêmement marquant. Tout d’un coup, j’ai découvert une nouvelle géographie physique et mentale et j’ai arpenté différemment des concepts comme la violence. Je ne supporterais pas de voir un film sur la violence à Johannesburg, je n’irais pas le voir, mais ce film-ci a vraiment changé ma perception.

Dans le même programme, il y avait le film de Safia Benhaim, « La Fièvre » qui parle différemment des printemps arabes. Ses parents sont marocains, elle est née en France, et j’avais l’impression qu’elle me permettait de réfléchir aux deux bassins de la Méditerranée. Sarah a vécu deux mondes parallèles qui n’ont rien à voir : le monde rêvé par ses parents, exilés politiques et le sien, différent. Ça m’a totalement fasciné et j’étais extrêmement ouvert à ses tourments. Le cinéma, à mes yeux, est un outil et une arme redoutable pour s’écarter des idées préconçues, des schémas déjà prémâchés. Il nous décale et nous permet de voir des choses différentes.

D.K. : J’aime bien ce qui se fait au Portugal. Sandro Aguilar est un cinéaste qui me surprend tout le temps, on a présenté tous ses courts et on a de très bonnes relations avec l’Agence du court métrage portugaise. Pareil pour Salomé Lamas, avec « Theatrum Orbis Terrarum ». Quand on reçoit des nouveaux films du Portugal, j’ai tout de suite envie de les découvrir ! Ils ont quelque chose de différent.

P.G. : Il salive dès qu’ils arrivent, c’est un réflexe de Pavlov (rires) !

Parmi les programmes parallèles, j’ai isolé les films de McLaren et des séances de courts iraniens. Comment ces propositions très différentes se sont retrouvées chez vous ?

P.G. : On ne cherche jamais les écrans parallèles, ils viennent à nous. C’est lié à des rencontres, des discussions en interne comme pour les films iraniens ou à l’extérieur pour les films de McLaren. On a nos envie, notre curiosité et on donne aux spectateurs l’opportunité de voir des programmes parallèles à nos programmes. Si les films viennent nous chercher, on va les programmer parce qu’on a réellement envie de les voir et de les partager.

Propos recueillis par Katia Bayer

Article associé : Festival du nouveau cinéma 2014, notre compte-rendu

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