Ceux qui restent debout de Jan Sitta

Premier court-métrage de fiction de Jan Sitta, « Ceux qui restent debout » été présenté aussi bien dans des festivals privilégiant les films réalistes (Grenoble, Angers) que dans l’excentrique festival rennais Court Métrange. Cela correspond bien à la double nature du film, et au pari réussi de son réalisateur : faire un film social poignant qui soit aussi un film fantastique angoissant, entre les frères Dardenne et David Lynch, pour reprendre deux références qu’il se plait à donner.

D’abord, la réalité, celle de Sofia, précaire chassée de son foyer d’accueil, obligée de passer la nuit à la rue (la comédienne Louise Szpindel, au jeu énergique et âpre, trouve un rôle dans la continuité de son personnage de squatteuse dans le long-métrage « Les Lendemains »). Jan Sitta est intervenu durant plusieurs années dans des centres d’hébergement pour sans-abris : il s’inspire de cette expérience pour décrire avec précision les étapes de l’exclusion, les petits boulots, le blocage administratif, l’abandon progressif et l’impossible solidarité, même parmi les compagnons d’infortune. C’est alors que la nuit tombe. La pleine lune qui perce la brume est un signal à destination des amateurs de récit gothique, qui enclenche la seconde partie du film où Sofia, seule dans la rue, assiste à un spectacle invraisemblable et terrifiant. Sa plongée dans l’horreur est associée à une disparition progressive de la lumière : le plein jour des premières scènes cède la place à un début de soirée pluvieux, puis à un intérieur nocturne éclairé seulement au briquet.

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Les deux approches a priori antithétiques du témoignage social et de l’horreur s’accordent grâce à un même choix de mise en scène, celui de ne pas quitter Sofia d’une semelle, que les événements qu’elle traverse soient vraisemblables ou non. Dès la première scène où elle dévisage les passagers d’un métro parisien, les cadres sont serrés, les arrière-plans flous, mimant son regard. On ne compte plus ensuite les longs travellings portés qui entraînent le spectateur à la suite de la jeune femme. Plus que l’approche factuelle des Dardenne, la mise en scène immersive de Jan Sitta nous évoque le travail de Jacques Audiard par sa capacité à coller non seulement aux déplacements du personnage mais aussi à ses perceptions : lorsque Sofia est dans la rue, on saisit les bribes de conversations des gens qu’elle croise et une stridence envahit la bande-son quand elle panique.

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Il y a comme un impératif moral à adopter ainsi le point de vue de Sofia, celui de donner la parole aux exclus. Il n’y a, de toute façon, personne d’autre autour d’elle à qui se raccrocher : la jeune femme est irrémédiablement seule, progressivement mise au banc de la société malgré son goût des rapports humains (elle travaille auprès des jeunes). La capuche relevée de son sweat-shirt, qui lui dessine une silhouette androgyne, coupe Sofia de son environnement, de même que les parois transparentes des cabines dans lesquelles elle s’enferme pour téléphoner aux hébergements d’urgence. Ces cabines téléphoniques, Jan Sitta les filme comme une prison de verre, à la fois ouverte sur l’extérieur (Sofia regarde les passants autour d’elle) et fermée (dans cette boite exiguë, elle est seule au bout du fil). Seule au milieu de la foule, parfaitement visible mais complètement ignoré : c’est la condition du SDF que résume cette image poignante.

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Les éprouvantes scènes finales sont également vues au travers du regard de la seule Sofia. Est-elle victime d’une hallucination due à la fatigue et à la peur ou bien la ville est-elle réellement en train d’avaler ses clochards ? Ce doute insoluble est au fondement même du fantastique. Ce qui frappe c’est, comme pour la cabine téléphonique, la dimension allégorique de la scène, dont l’efficacité visuelle va de pair avec la pertinence du discours : dans la ville moderne, le sans-abri fait partie du décor, littéralement, au point de se confondre de façon organique avec les murs et les trottoirs.

L’étrangeté de ce final n’a donc rien d’arbitraire, bien au contraire, puisqu’il a été amené de façon progressive dans les scènes précédentes, y compris les plus réalistes ; ainsi, lorsque Sofia essaie de voler un sac à l’arrachée, elle marche dans du goudron frais qui s’accroche à sa chaussure et annonce l’ingestion finale des sans-abris par ce même bitume.

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Personnage à part entière, sur lequel le film s’ouvre et se ferme, la ville apparaît comme un ogre qui dévore ses enfants. Face à la misère, même la plus courageuse des femmes finit par plier ; ceux qui restent debout, ce sont les immeubles, géants de béton indifférents à la misère des hommes à leurs pieds.

Sylvain Angiboust

Article associé : l’interview de Jan Sitta

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2 thoughts on “Ceux qui restent debout de Jan Sitta”

  1. Très bon article et critique magnifique d’un film : j’ai d’autant plus autant envie de voir le film que je connais le réalisateur… J’espère sous peu.

  2. Bravo Jan

    Le jury des 1ers courts métrages français du dernier Festival 1ers Plans d’Angers ne s’est pas trompé. C’est vraiment un film extra et prometteur. Encore bravo

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