Karim Moussaoui : « Quand on est à la recherche d’une justesse, je ne pense pas qu’on puisse raconter quelque chose qu’on ne connaît pas »

Programmateur cinéma à l’Institut Français d’Alger, Karim Massaoui est le réalisateur du très beau film, « Les Jours d’avant », sélectionné à Locarno et au Festival du Film Francophone de Namur où il a remporté le Prix du Jury et le Prix Format Court. Fin novembre, il est venu à Paris pour présenter son film au festival Maghreb des Films, à l’Institut du Monde Arabe. Nous en avons profité pour le rencontrer, l’interroger sur l’Algérie, son parcours, ses expériences personnelles et son dernier film. Cet entretien est publié dans le cadre du Prix Format Court et en prévision de la projection des « Jours d’avant » le jeudi 12 décembre au Studio des Ursulines (Paris, 5ème), présenté par Virginie Legeay, co-scénariste et productrice du film.

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Comment se définirait ton lien au court métrage ?

Bizarrement, dans l’absolu, je ne réfléchis pas trop à la durée de ce que je fais. J’ai envie de faire un film, point. Sauf que je suis bien obligé d’y penser lors de l’écriture et la fabrique du film. J’ai toujours eu des envies de longs métrages, mais je passe par le court parce que c’est là qu’on débute. C’est difficile de passer par un long directement, il faut s’exercer, essayer des choses.

Dans les deux précédents films, « Petit déjeuner » et « Ce qu’on doit faire », tu as pu t’exercer ?

Complètement. Pour le premier, je n’avais pas du tout d’expérience. Je l’ai fait en 2003 dans un salon, avec une petite caméra et deux comédiens. Avant de le tourner, pendant des années, je décortiquais les films pour voir la construction des plans, je passais mon temps à tester des appareils photo, des objectifs, j’imaginais que ça pouvait être une séquence ou un plan. Et puis, le numérique est arrivé et j’ai pu accéder pour la première fois de ma vie à une caméra numérique. J’ai eu la possibilité de faire un petit film, des petites prises avec un logiciel de montage basique. D’un coup, le cinéma est devenu concret, alors que pendant des années, il était resté théorique.

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« Petit déjeuner »

Comment, sans expérience, as-tu géré le doute, la peur des premiers films ?

Je ne sais pas. Pour le premier court, il n’y avait pas beaucoup d’enjeux. Il faut arriver à un moment à évacuer l’idée d’enjeux, à accepter qu’on puisse rater un film et se préparer à le faire. C’est comme ça qu’on apprend. À l’époque, j’essayais de préparer mes séquences le plus possible, de travailler le scénario. Ce qui est bien, quand tu abordes l’écriture, c’est que tu peux aisément te rendre compte de ce que tu ne maîtrises pas.

Est-ce que tu as cherché à faire financer tes premiers cours ?

Non, pas du tout. Pour le premier, dès qu’on m’a proposé d’adapter un texte de Jacques Prévert, j’ai mis en place une petite équipe et on a tourné en une journée. Ce n’était pas un film fait professionnellement. Pour le deuxième, c’était un peu pareil. J’ai voulu m’approprier une nouvelle de Charles Bukowski en installant mon histoire à Alger. On avait juste un chef opérateur qui faisait l’image, mais au niveau du son, le micro était directement branché sur la caméra.

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« Ce qu’on doit faire »

Qu’est-ce qui a alors déterminé le financement des « Jours d’avant » ?

Les envies évoluent et à un moment, tu te rends compte qu’elles ont besoin d’argent (rires) !

Qu’est-ce qui est à l’origine du film ?

Après le deuxième court métrage, j’ai eu envie d’écrire un long, d’aller plus loin. J’ai participé à une résidence d’écriture au Maroc où j’ai rencontré Virginie Legeay avec qui j’ai travaillé sur mon scénario de long.

On nous a demandé d’écrire un scénario pour parler des deux personnages, Djaber et Yamina, de leur vécu, de leur passé. Ca faisait longtemps que je voulais raconter une histoire d’adolescents, c’était l’occasion rêvée. La seule adolescence que je connaisse réellement, c’est celle de l’Algérie des années 90 et la seule expérience que j’avais, c’était la mienne.

Pourquoi partir d’une expérience personnelle ?

Quand on est à la recherche d’une justesse, je ne pense pas qu’on puisse raconter quelque chose qu’on ne connaît pas.

Le cinéma permet aussi d’aller vers le fictif.

Bien sûr. Ce que je raconte ne m’est pas arrivé, mais la période, la manière de parler, les relations entre les individus, tout cela fait partie de mes expériences personnelles et a pu m’aider pour l’écriture.


La période choisie des « Jours d’avant »n’est pas anodine, elle se passe dans les années 90, dans une période trouble. Il me semble que cette période est quasiment un troisième personnage.

Absolument, je suis entièrement d’accord. Je voulais inclure cette période dans cette période parce qu’elle est cruciale dans notre histoire et parce que j’ai l’impression que les choses ont tendance à se répéter. Le terreau de la violence en Algérie est toujours d’actualité.

Pour moi, le fond du problème, c’est comment évoluer dans une société pareille dans laquelle les individus sont coupés de toute expérience, de tout lien à l’autre. Vivre, comme Djaber, dans une cité où tu es loin de tout ne te donne pas la possibilité de réfléchir au piège dans lequel tu te trouves. Entre ce que nous demande la société, la morale et la tradition, on est dans une situation de conflit. L’expérience passe par le remords, la culpabilité. Tout est mis en place pour que même quand tu transgresses la règle, tu éprouves de la culpabilité.

Comment les choses se passent quand tu présentes le film dans ton pays ? Est-ce que les langues se délient ?

Non, le rapport du public avec le cinéma ou la télévision est quelque chose de très bizarre. En Algérie, j’ai l’impression que la fiction ne concerne nullement la réalité des gens. Il y a eu très peu de conversations autour du sujet, mais globalement, j’ai l’impression qu’on y voit plus une histoire d’amour impossible qu’une réflexion sur l’Algérie de l’époque. Le film a eu beaucoup de succès à Alger et à Oran, j’ai l’impression que les gens projettent leurs conflits intérieurs mais ce n’est pas pour autant qu’ils arrivent à en parler. La plupart des gens constate la tragédie de ces jeunes tout en la comprenant. Ils ont peut-être vécu des situations similaires face à cette impossibilité de vivre pleinement quelque chose.

J’ai vu bon nombre de films réalisés en Algérie qui parlent du poids de la tradition, de la religion. C’est rare que je ne sois pas tombé sur des films où le discours prenait le dessus, où d’emblée, on était dans l’affirmation, le slogan.

Comment rendre compte d’un système de pensée caduc au sein d’une société ? Comment raconter quelque chose d’intime que peuvent ressentir un garçon et une fille et qui peut être partagé par beaucoup de gens ? Je n’ai pas besoin de dire au spectateur : “vous voyez bien que ce n’est pas bien de séparer les gens.” Il faut juste leur faire partager ces moments d’intimité et après, chacun remplit les vides que je laisse.

Ce qui me frappe, c’est que Djaber et Yamina sont souvent en coprésence (au lycée, chez l’épicier), mais ils n’arrivent jamais à se parler, à se rencontrer.

Ils ont été conditionnés pour ça. Le plus grand mur est dans les têtes. Il y a une telle barrière qui a été installée en nous, dans nos chairs que c’est difficile de faire le pas. Et si ça se fait, ça se passe dans la douleur et les regrets.

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Qu’est-ce que tu as voulu raconter dans « Les Jours d’avant » ?

À travers le scénario, j’ai voulu parler de la frustration des individus, mais aussi de ce qui m’a poussé à grandir un peu. Plus jeune, j’ai toujours cru qu’il suffisait d’être innocent pour éviter le pire. Mais il y a une forme de froideur de la vie. Quand un évènement doit se dérouler, c’est comme une tempête. Quand un tsunami passé, il arrache tout, il se fout de savoir si il y a des gens sympas. C’est une croyance d’enfant sûrement liée au fait que nos parents nous protégeaient tellement en nous disant qu’on finit toujours par s‘en sortir, que les problèmes se règlent, que les gens bien s’en sortent. Les informations venaient toujours de loin, ne semblaient pas nous concerner. Notre écran, c’était nos parents et la télévision.

Tu n’a pas été confronté à cette violence ?

J’avais 18 ans en 1994. Bêtement, je pensais que ce qui se passait était une histoire entre des gens au pouvoir et d’autres qui n’avaient pas pu l’atteindre. Quand les choses se sont gâtées, quand ça s’est rapproché de plus en plus, il n’y avait personne pour me rassurer. Au moment où les choses arrivent devant toi, où tout un commissariat pète, où la fenêtre de ta maison s’ouvre à cause du souffle, où le frère ou la soeur d’un de tes amis se fait égorger, là, tu as vraiment peur. Tu as l’estomac qui se serre et tu te rends compte à quel point il n’y a personne pour venir te sauver.

Souvent, j’entends des gens dire qu’il faut régler cette histoire en nous, mais j’ai l’impression qu’on ne réglera rien. Cette tragédie est arrivée, a tout balayé. Est-ce que je peux expliquer ce qui s’est passé ? Non. Tout le débat sur la façon dont les choses sont arrivées n’a pas été évoqué.

Est-ce que tu aborderas ces questions dans ton long-métrage ?

Un peu, oui. Le long n’est pas le prolongement du court. Dans le long, je parle de l’Algérie après la guerre civile et de personnages qui essayent de vivre dans un pays d’oubli, qui n’a pas appris de ses erreurs, qui veut rejoindre les sociétés de consommation à outrance, mais où finalement, rien n’a été réglé.

Pourquoi fais-tu du cinéma ?

Si je n’avais eu que mon travail, ça aurait été dur d’envisager le quotidien. Le cinéma m’apporte de l’expérience, des ouvertures, il me permet de m’exprimer. Le cinéma, c’est aussi des séquences, des comédiens, de la beauté. En faisant du cinéma, on se rend service, ce n’est pas seulement du militantisme. On veut vivre dans le bonheur que procure le cinéma.

Propos recueillis par Katia Bayer

Article associé : la critique du film

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