Apiyo Amolo : « Un dicton de chez moi dit que si tu veux que quelqu’un t’écoute et te donne toute l’attention, tu dois parler la même langue que lui »

Apiyo Amolo, la réalisatrice de « Not Swiss Made », est un phénomène en soi. Boulimique de projets artistiques en tous genres, actrice, top model, chanteuse, animatrice d’une émission radio et réalisatrice, cette touche-à-tout hyperactive s’est posée un moment à la cantine du festival Filmer à tout prix pour nous parler de son parcours.

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Originaire du Kenya, tu vis et travailles à Zurich, en Suisse. Tu animes une émission de radio, tu chantes et tu réalises des films. On peut dire que tu es une artiste complète ?

Comme tu l’as dit, je viens du Kenya, d’une famille de chanteurs. J’ai appris à chanter très tôt. J’ai vécu en Suisse avec mon ex-mari qui était y était originaire. J’ai commencé à chercher du travail. Au Kenya, j’avais étudié la médecine et l’économie mais ce n’est pas facile de trouver du travail en Suisse quand on n’a pas étudié dans le pays. J’ai dû passer une homologation, pendant ce temps-là, je travaillais dans un casino en tant que croupier. Je me suis rendu compte que j’adorais l’échange avec les gens. Puis, après avoir travaillé quatre ans dans une clinique où cela ne s’est pas très bien passé, j’en ai eu marre et j’ai décidé de retourner vers mes anciennes amours : la musique. J’ai appris le yodel, le chant traditionnel suisse allemand.

Pourquoi avoir opté pour ce genre de musique ? Etait-ce une manière de t’intégrer davantage dans la société et la culture suisses ?

Oui, tout à fait. Un dicton de chez moi dit : « Si tu veux que quelqu’un t’écoute et te donne toute l’attention, tu dois parler la même langue que lui ». J’ai pensé que si je montrais de l’intérêt pour la langue allemande et les coutumes, les Suisses me donneraient une chance. L’ironie du sort, c’est que j’aime vraiment ce type de chant. Certains disent même qu’il proviendrait d’Afrique, ce qui ne m’étonnerait qu’à moitié. Les Maasaï du Kenya ont un chant similaire.

Tu es présente au festival Filmer à tout prix, parce que ton film « Not Swiss Made » y a été sélectionné. Ton film est assez dense. En trois minutes, il parle de sujets aussi brûlants que l’identité, le racisme, l’immigration,… Comment t’est venue l’idée de le réaliser ?

Je vis en Suisse depuis 13 ans maintenant. Je me suis mariée avec un Suisse et comme je te l’ai dit, j’ai ressenti le besoin de m’intégrer complètement dans la société suisse en apprenant la langue et le yodel. La seule chose que je ne pouvais pas faire était de me peindre en blanc. Après neuf ans de mariage, mon ex-mari m’a demandé le divorce parce que j’étais devenue trop suisse, parce que je n’étais plus assez exotique pour lui. Trois ans après, les autorités suisses m’ont demandé de rendre mon passeport suisse. J’allais devenir apatride en somme. En apprenant cela, j’ai eu une telle colère, une telle rage en moi qu’il m’a fallu l’exprimer d’une manière ou d’une autre. À l’époque, je travaillais à la radio et je suis tombée sur une affiche publicitaire pour un festival de films qui proposait de faire des films de trois minutes traitant de la vie interculturelle en Suisse. J’ai foncé sur l’opportunité et j’ai décidé de réaliser « Not Swiss Made » pour qu’il y ait au moins une personne qui connaisse mon histoire. Et cette personne serait le sélectionneur de ce festival.

Comment s’est passée la réalisation? Tu as tout fait toute seule ?

Je venais de terminer l’école de journalisme à Luzer (Die Schweizer journalistschule), je me suis renseignée mais cela coûtait trop cher de louer un cameraman, du coup j’ai décidé de tout faire moi-même. J’ai loué une caméra. Je me suis alors posée la question de savoir comment j’allais pouvoir transmettre mon message en 3 minutes. J’ai tout de suite pensé à la musique. La musique est un langage universel, il fallait que tout le monde puisse comprendre sans passer par trop de dialogues. Il fallait que ce soit visuel aussi. J’ai donc mêlé deux chansons traditionnelles qui touchaient à mes deux identités, la kenyane et la suisse. La première est ce que l’on chante aux étrangers, au Kenya, pour leur souhaiter la bienvenue. La seconde est la première chanson que j’ai apprise en allemand, elle parle de quelqu’un dont la mère est suisse, et dont le père, suisse aussi, possède la force d’un vrai homme suisse. Une chanson typique connue par tous les Suisses allemands. L’idée était de chanter cela en yodelant. Je suis allé jusqu’à peindre le drapeau suisse sur ma figure pour montrer ma volonté de m’intégrer, en vain.

UDC

Il y a cette affiche politique du parti UDC (Union démocratique du centre) à la fin. Pourquoi l’avoir mise ?

Certains ne comprennent pas pourquoi j’ai décidé de la mettre. Et pourtant, c’était clair, pour moi, c’est le parti le plus raciste de Suisse, il est très populaire et possède toujours des affiches qui créent la polémique tant elles sont discriminatoires. Je me suis littéralement sentie comme le mouton noir que les moutons blancs rejettent.

Es-tu consciente que derrière l’envie d’exprimer ta colère d’un évènement de ta vie personnelle, tu renvoies un message politique ?

Je n’en n’étais pas consciente au début, je voulais simplement exprimer ma rage mais je m’en suis rendu compte par la suite quand le film a été rejeté par la plupart des festivals suisses pour son message politique et que j’ai vu les réactions des gens qui ont vu le film. Beaucoup m’ont écrit me disant qu’ils vivaient la même chose. Je me suis tout à coup senti moins seule dans la bataille.

Le cinéma documentaire comme revendication politique, tu y crois ?

Oui, si j’aime le documentaire, c’est avant tout parce qu’il parle de la réalité qui nous entoure. Vivant en Suisse, je sais que je peux percevoir différemment certains évènements à cause de mes origines africaines. C’est un plus pour moi. En ce sens, je suis plus proche du documentaire, effectivement. Mais j’ai des projets de fiction aussi.

Dis-nous en plus.

J’ai terminé un livre autobiographique et certains veulent l’adapter au cinéma. Ce serait en quelque sorte la version longue de « Not Swiss Made » et ce serait une fiction. Je travaille aussi sur un projet de grande envergure à la radio. L’idée est de créer une émission interculturelle qui s’appellerait « Couleurs d’Afrique » et qui mêlerait des artistes africains et suisses.

Propos recueillis et traduits par Marie Bergeret

Article associé : la critique du film

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