Adan Jodorowsky : « Un réalisateur n’est prêt qu’à partir de 30 ans, il faut qu’il vive et voit des choses. Il faut qu’il acquière une expérience, sinon il ne peut pas vraiment parler d’amour, de rapports humains »

À l’occasion du focus consacré à l’édition 2013 de l’Etrange Festival, nous avons rencontré Adan Jodorowsky (plus connu sous son pseudonyme musical, Adanowsky), suite à la première mondiale de son film baroque « The Voice Thief », lauréat du Grand Prix Canal + et du Prix du Public au festival. À travers une discussion centrée autour de ce film, Adan nous parle, avec passion, de son envie de se consacrer dorénavant entièrement à l’art cinématographique.

Adan-Jodorowsky

En présentant le film lors de la séance de l’Etrange, tu as dit que « The Voice Thief » est une idée que tu avais depuis 14 ans. Peux-tu nous en parler plus en détail ?

En fait, j’ai commencé avec une petite caméra vidéo Hi-8 qu’on m’a offerte pour mes 12 ans. Je me suis mis à faire des petits courts métrages avec un ami. Plus tard, un jeune producteur qui était assistant chef-op’ m’a dit : « J’ai de l’argent de côté. Tu ne veux pas faire un court ? ». J’ai dit d’accord et on a fait Echek.

J’avais 19 ans, j’étais vraiment très jeune. J’étais impatient, un vrai chien enragé ! Je ne savais pas du tout comment on faisait un film. Après cette expérience, j’ai compris que je voulais être réalisateur. J’ai commencé à chercher une histoire, et le titre d’un des contes écrits par mon père (ndr. Alejandro Jodorowsky), El Ladrón de Voces, m’a vraiment inspiré. J’ai commencé à écrire un scénario à partir de là.

J’ai rencontré des producteurs, mais j’avais beaucoup de difficultés à trouver un financement. Personne ne voulait de mon projet. Plutôt que de m’entêter à vouloir faire un film dont personne ne voulait, j’ai préféré changer de fusil d’épaule et je me suis mis à faire de la musique. Je me disais qu’en faisant ses preuves, tôt ou tard, on viendrait à moi et que je pourrais faire ce film qui me tenait tellement à cœur. Et c’est un peu ce qui s’est passé : une agence de pub a vu les clips que j’avais réalisé pour mes chansons et m’a contacté pour d’autres projets.

Tu as toujours essayé de faire des petites fictions dans tes clips. Cela t’a-t-il aidé ?

Oui, mais malheureusement je n’ai jamais vraiment eu la liberté de réaliser quelque chose de réellement abouti. Il y a aujourd’hui très peu d’argent pour les clips et souvent on reste à la surface sans pouvoir approfondir, ce qui est assez frustrant.

Pour « The Voice Thief », j’ai mis de ma poche l’argent que j’avais gagné sur ma tournée, des droits d’auteur (environ 20.000€). On a aussi fait un appel à dons (crowdfunding) sur Kickstarter avec lequel on a récolté $16.000. En cherchant un peu d’argent en complément ici et là, on a pu réunir la somme de 80.000€, ce qui est pas mal pour un court. Malgré cela, le film s’est fait très vite, en à peine 12 jours de tournage et 15 jours de préparation, durant lesquels on a dû trouver tous les costumes et les accessoires. C’était un boulot colossal.

Évidemment, il y a des choses que j’aurais aimé améliorer, ce n’est pas exactement le film que j’avais imaginé, mais on a tous fait du mieux que l’on a pu avec l’argent qu’on avait à disposition.

À 19 ans, tu t’es dit qu’il fallait attendre le bon moment pour réaliser ce film. C’est-à-dire ?

Je me disais : « Si ce n’est pas maintenant, ça veut dire que ce n’est pas le moment ». Je ne voulais pas forcer le destin, je voulais laisser les choses se faire naturellement. Les gens ne te font pas confiance quand tu n’as rien fait, et être le fils d’un artiste, cela n’est pas suffisant. On pourrait se dire : « C’est le fils de Jodo, il a fait son court, c’est facile pour lui ». Non, on n’imagine pas toutes les années que j’ai attendues pour réaliser ce film. Pendant tout ce temps, je n’ai pas fait que patienter, je faisais de la musique, mais aussi des mises en scènes de mes spectacles, sous forme de happenings. Grâce à toutes ces recherches artistiques, j’étais en quelque sorte préparé pour la réalisation de ce court.

Pendant toutes ces années, j’ai eu le temps de mûrir le film dans ma tête. C’est comme l’histoire de cet homme qui tire une flèche pendant des années vers la lune. Il tire cette flèche pour chasser la lune, sans jamais y parvenir. Mais en agissant ainsi, même si le but n’a pas été atteint, il est devenu le meilleur archer du monde.

Je pense sérieusement qu’un réalisateur n’est prêt qu’à partir de 30 ans, il faut qu’il vive et voit des choses. Il faut qu’il acquière une expérience sinon il ne peut pas vraiment parler d’amour, de rapports humains. Évidemment, il y a des surdoués, mais je pense qu’il faut être mûr pour faire un film.

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Le fait d’être musicien influe-t-il sur ta manière de réaliser ?

Cela m’apporte un sens du montage, notamment au niveau du rythme. La musique est très importante dans mes films. J’ai demandé à Rob (du groupe Phoenix – BOs des films « Grand Central » de Rebecca Zlotowski, « Maniac » de Franck Khalfoun) de faire la musique de « The Voice Thief », et j’ai calé le montage sur cette musique. J’ai choisi des morceaux instrumentaux qu’il avait déjà composés et que nous avons ensuite retravaillés ensemble.

Peut-être que dans mon prochain film, je ferai la musique moi-même. J’aurais pu le faire pour celui-ci, mais je voulais être plus disponible pour la réalisation, donc j’ai laissé de côté ma folie des grandeurs, et j’ai choisi quelqu’un qui travaille plus confortablement avec des synthétiseurs.

L’histoire de « The Voice Thief » est centrée sur une chanteuse qui perd sa voix. En voyant cela, on ne peut s’empêcher de penser au fait que tu es musicien, et que tout cela a un rapport. Quel a été ton cheminement par rapport à cette histoire ?

Le rapport à la musique est évident, mais je cherche avant tout à aller dans l’exubérance, dans le baroque, à filmer des personnages hors normes. Les films réalistes ne m’intéressent pas, ce sont plutôt des œuvres dans l’esprit de celles de Tod Browning, Fellini, Buñuel ou Dali que je veux faire.

Je voulais surtout faire un film sans concession. Quand on vous donne la possibilité de faire un court ou un moyen-métrage, il y a une question de liberté qui rentre en jeu. J’ai fait ce que je voulais, je n’ai pas eu de contraintes. Au début, on voulait me couper dix minutes du film, j’ai répondu : « Non ! On n’est pas à Hollywood ! ». Je me suis battu pour que le film fasse sa durée actuelle (24 minutes). J’ai fait ce film dans ces conditions pour être totalement libre.

 

Le film est habité par une mystique, il y a beaucoup de symbolisme. Y-a-t-il des clés de lecture ou c’est quelque chose qui est plutôt laissé au hasard ?

J’ai plein de clés de lecture et tous les symboles ont un sens pour moi dans le film. Après chacun est libre de les interpréter. Quand je tournais, j’étais en état de transe, je ne savais pas toujours ce que je faisais.

Par exemple, quand le sang blanc s’échappe des corps, c’est pour témoigner de leur pureté. Dans la scène où les mains du mari brûlent, c’est qu’il se sent consumé par la culpabilité. Enfin, lorsque Asia se transforme en diable, son mari découvre, grâce à cette vision de cauchemar, le monstre qu’elle possède en elle…

Comment s’est passée justement la rencontre avec Asia Argento et le travail qui en a découlé ?

À chaque fois que je sors un disque, je crée un personnage différent que je tue ensuite sur scène. Quelqu’un avait filmé l’une de ces mises à mort pendant un de mes concerts, et j’avais envoyé la vidéo à Asia. Elle avait adoré. Je lui ai demandé ensuite si elle voulait qu’on fasse un projet ensemble, et elle était d’accord.

J’ai tout de suite pensé à elle dans le rôle de la chanteuse. On s’est vus à Paris, on a pris une bonne cuite ensemble, on est allés danser et il y a eu une connexion immédiate. Et puis, on adore tous les deux les films d’horreur, je jouais à l’époque dans « Santa Sangre » qui avait été réalisé par mon père et produit par son oncle, Claudio Argento. Bref, tout cela s’est fait très naturellement.

Comment envisages-tu la suite ?

Ce que je souhaite, c’est de continuer à réaliser des films. J’en arrive même à penser à délaisser la musique pour m’y consacrer à plein temps. Je sais que je ne le ferai jamais complètement, je composerai sûrement des musiques de films, mais ce que j’aime par dessus tout maintenant, c’est le cinéma, et donc j’ai envie d’y mettre toute mon énergie.

J’ai d’ailleurs des projets de longs métrages. J’ai deux scénarios sous le coude, et je suis en train de chercher des producteurs pour m’accompagner sur ces projets. « The Voice Thief » était en quelque sorte une carte de visite, je voulais montrer que je pouvais réaliser, maintenant c’est à moi de concrétiser cette idée !

Propos recueillis par Julien Savès et Julien Beaunay

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