Le Lac, la plage de Matthieu Salmon

Au bord d’un lac désert, sur la plage, Antoine entraîne son chien Rezo, un rottweiler, à mordre dans un bout de bois. Son ami Christophe, effrayé, garde ses distances. La sœur d’Antoine attend la venue d’une amie. Elle tarde et Antoine s’impatiente; il a hâte de préparer le barbecue prévu. L’amie survient, caresse Rezo, et exprime son attachement pour les chiens. Les deux hommes sont surpris : la jeune femme est un dispositif de désir à haute fréquence. Et même la sœur d’Antoine lui adresse un peu plus que de l’amitié…

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Si le hors champ apparaît plusieurs fois souverain dans ce premier court de Matthieu Salmon, le boniment semble aussi relever du hors sujet. « Le Lac, la plage » dure 17 minutes et pourtant, malgré quatre protagonistes pourvus d’un organe de la parole intact, il serait facile de recenser le nombre de phrases prononcées; ainsi, les premiers sons organiques du film proviennent des grognements de Rezo, qu’Antoine entraîne, tandis qu’un plan panoramique nous « sert » le décor du lac, du ciel et de la plage. Rezo est-il donc celui qui a le plus à dire à propos du désir, sujet principal – et obsédant – du film ? Non, mais il va être le révélateur ou le témoin de l’infirmité ou de la brutale vulnérabilité de chacun face au désir.

Le lieu de l’histoire est un endroit hospitalier voire paradisiaque au bord d’un lac, près d’une forêt où les protagonistes bénéficient d’un espace et d’une tranquillité que bien des vacanciers pourraient leur envier. Plutôt que de contribuer à l’épanouissement des relations, il va plutôt les faire dégénérer. Ironie ou regard désabusé du réalisateur sur les rapports humains ?

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L’humour est cependant présent; au début du film, on s’amusera sans doute à voir la fuite de Christophe alors que décelant sa peur qu’il nie, Rezo le poursuit. Christophe trouvera son apaisement en se réfugiant dans la voiture sous l’escorte de Rezo qui, désormais mu en chien de garde, le dissuadera plus tard d’en sortir. Et personne ne viendra lui prêter secours ou lui porter ne serait-ce qu’une merguez. Dans « Le Lac, la plage », il est fortement recommandé de renoncer à l’aide de son prochain en cas de coup dur. Supposés partager un moment de convivialité, Antoine, sa sœur, l’amie de celle-ci et Christophe s’entreposent chacun dans une espèce d’indifférence ou de détachement les uns par rapport aux autres (y compris entre Antoine et sa sœur). Aucune harmonie ou dynamique de groupe n’est perceptible lors de ce barbecue. Reste le désir, une épreuve manifestement surhumaine pour nos « héros ». Nous assistons dès lors, sur la plage, au débarquement puis à la débâcle des stratégies adoptées pour l’aborder. Parmi elles, on y trouve le mensonge, la stupidité et la lâcheté. Ainsi Antoine qui, après s’être déclaré insensible aux charmes de l’amie de sa soeur, force son rôle de mâle dominant, croyant ainsi se rendre irrésistible, et parvient à se rendre, malgré lui, plus proche d’un violeur, d’un assassin ou d’un chien fou lorsqu’excité et prétendant s’amuser, il finit par noyer la jeune femme. Ou encore Christophe, demeuré passif en témoin impuissant du drame depuis la voiture dont il lui est impossible de sortir puisque Rezo, à proximité du véhicule, se met à aboyer. L’imaginaire et la rêverie solitaire (celle de la sœur d’Antoine qui semble convoler avec ses pensées dans les bois tandis que son frère commet l’irréparable) font aussi partie des stratégies de l’échec.

La « communication » et la « médiation » entre les êtres humains, des valeurs ou disciplines régulièrement vantées ? Elles disparaissent ici, comme noyées. D’où vient que l’on accepte, alors, de regarder « Le Lac, la plage » jusqu’à son terme ? Peut-être parce que, de par son réalisme et son absence de grandiloquence, il peut nous rappeler la « vérité » de certains faits divers.

Franck Unimon

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