La Dérive de Matthieu Salmon

Virginie, la cinquantaine, a accepté d’être licenciée de l’imprimerie où elle travaillait depuis des années. Pour fêter son départ, ses anciens collègues lui ont offert une plante accompagné de cette note : « Bonne chance ».

Bonne chance ? Pour bienveillant que soit l’encouragement de ses anciens collègues, Virginie, hélas, aurait sans doute besoin d’un peu plus que de la chance. Les vrais chanceux, c’est nous, les spectateurs de « La Dérive », troisième court métrage de Matthieu Salmon. Lequel court métrage, un an et demi après avoir été montré – en la présence de son réalisateur – à notre première soirée Format Court aux Ursulines retournait encore mes pensées. Disons-le ! Si ce focus sur Matthieu Salmon existe aujourd’hui, c’est d’abord parce qu’il m’était devenu nécessaire d’écrire sur « La Dérive ». Les paroles d’une certaine chanson disaient : « Tout pour la musique ». Aujourd’hui, j’écrirais :  » Tout pour La Dérive ». Même si la première œuvre citée est beaucoup plus légère que celle de Salmon.

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Rien de léger dans « La Dérive » donc. Aucun rapport avec l’extase que peut connaître l’apnéiste alors qu’il effectue une plongée optimale. Et pourtant, on accepte de glisser vers l’inexorable. Cela tient bien sûr à Virginie, interprétée avec pénétration par Dominique Reymond, sorte de mante religieuse qui s’auto-décapite car incapable de véritablement nuire à quiconque.

Car Virginie est surtout une victime broyée par ce destin auquel elle a donné la main en acceptant son licenciement. Un destin qu’elle ignorait durant toutes ces années où elle s’était fondue dans son lieu de travail. Un lieu de travail socialisant, structurant et rémunérateur qui la maintenait dans une cécité ordinaire et nécessaire afin de pouvoir accepter l’abrutissement et l’humiliation de son emploi. Aussi, à moins d’être capable de devenir un meurtrier pour obtenir ou sauver son emploi et sa peau tel le personnage interprété par José Garcia dans «  Le Couperet » de Costas-Gavras, dès le début du film, on s’identifie à Virginie « la vulnérable ». Et que fait Virginie au début de « La Dérive » ? Elle ferme les yeux, seule et silencieuse dans sa cuisine devant la plante que ses anciens collègues lui ont offerte. À cette première image, en plan fixe, répondent ensuite celles de l’imprimerie mécanique et du vacarme dont elle a cru pouvoir se passer. À la quiétude et la douceur plutôt charnelle du recueillement de Virginie devant sa plante, répond la violence grossière et bornée du travail à l’usine qui peut évoquer l’échafaud ou la mutilation.

Puis, c’est la déchéance. La dépendance de Virginie envers son ancien lieu de travail et ses relations avec ses anciens collègues est si inflexible qu’en vingt minutes, nous assistons à la décrépitude voire à la désintégration morale et sociale de Virginie.

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« La Dérive » est montée de telle manière qu’au départ, nous croyons que Virginie se rend à son travail comme n’importe quelle employée. Mais il s’agit d’habitudes contractées au cours des années. Des habitudes auxquelles elle se réfère telle une revenante, incapable d’en changer. Virginie croit sans doute avoir fait un mauvais rêve : elle suppose probablement qu’elle est toujours employée dans son imprimerie. Car après un mauvais rêve, tout reste réversible. D’abord accueillie avec sympathie par ses anciens collègues, elle cesse peu à peu de devenir une personne fréquentable, cesse d’avoir un prénom. Ce qu’elle a à dire n’a plus d’importance. Et puis, ce qu’elle pouvait dire ou penser avait-il vraiment de l’importance auparavant ? N’était-ce pas plutôt par politesse qu’on l’écoutait et qu’on la laissait s’exprimer ?

Alors, Virginie perd jusqu’à la parole, comme l’on perd pied, tant la raison sociale et professionnelle qui la liait à ses anciens collègues est coupée à l’image d’un cordon ombilical vicié et irrécupérable. Ancienne ouvrière dans une imprimerie, elle n’imprime plus, tourne à vide. Pire : elle devient une paria, une presque démente aux attitudes de petite fille de six ans exclue définitivement de l’école primaire et dont la maladie, hautement contagieuse ou honteuse, peut justifier qu’on la lapide ; ou un toutou quêtant peureusement et timidement du regard, et à distance, une marque de reconnaissance de celles et ceux qui avaient été ses anciens collègues. Et l’on peut alors penser au titre « Ne me quitte pas » de Jacques Brel même si Edith Piaf, mal à l’aise devant le texte de cette chanson, aurait un jour déclaré qu’on ne devrait pas chanter ce genre de choses.

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Encore pire : Virginie disparaît de l’image. À la fin de « La Dérive », on ne la voit plus. Ne subsistent que des plans fixes de friches et du trafic immobile. Dans « Le Lac, la plage », le premier court de Matthieu Salmon, la victime disparaissait dans l’eau et ne reparaissait plus. Ici, elle disparaît de l’espace.

Les plans fixes, un juste équilibre entre les séquences portées par la gouache du beat box d’Aymeric Hainaux et celles où les dialogues, millimétrés, sobres, respirés et dits juste comme il faut (bravo aux comédiens !) donnent à « La Dérive » une rythmique émotionnelle abrupte. Et juste.

Et puis, réalisé en 2011, le film nous montre un monde liquidé, obsolète. Bien sûr, à l’ère de l’électronique et de l’informatique, les imprimeries mécaniques en sont le premier indice. Mais regardons d’un peu plus près les anciens collègues de Virginie. Quel âge ont-ils en moyenne ? La quarantaine tout au plus (une des ex collègues qui aspire à obtenir un CDI a à peine 30 ans). Pourtant, aucun n’a sur lui les attributs assez caractéristiques de notre époque : pas de MP3, pas de téléphone portable, de tenue vestimentaire ou de signe particulier (piercing, boucle d’oreille, tatouage,…). Même si quelques scènes nous montrant un train de banlieue ou le trafic automobile dans l’arrière-plan nous permettent de comprendre que l’histoire se déroule vraisemblablement aujourd’hui, tous les protagonistes de « La Dérive » sont les récipients d’un passé plutôt daté des années 80, soit des années où la Crise avait été officiellement annoncée : Virginie fait définitivement partie du passé et toute possibilité de reconversion afin de « rebondir » est pour elle a priori indéfiniment inconcevable.

On peut se « contenter » de découvrir « La Dérive » comme la description réaliste d’un licenciement. Cependant, lorsque l’on apprend l’événement qui a inspiré ce film à Matthieu Salmon (cf. interview ci-dessous), on « goûte » encore plus à son film.

Franck Unimon

Consultez la fiche technique du film

Articles associés : la critique de « Week-end à la campagne », la critique de « Le Lac, la plage », l’interview de Matthieu Salmon

2 réflexions sur “ La Dérive de Matthieu Salmon ”

  1. j’ ai vu week end à la campagne sur youtube mais je ne trouve pas « La dérive » et » Le lac, la plage »sur quel site peut-voir les deux courts.merci

  2. Bonjour Aurthomel,

    Désolé pour ce délai pour vous répondre : contactez Stromboli Films et en particulier Alice Begon que je viens d’avoir au téléphone.
    Ciao !

    Franck Unimon pour Format Court

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