Olivier Magis : « Je m’interroge sur la place d’un type de documentaire peut-être plus fragile, qui sort des sentiers battus, qui ne cherche pas à raconter ou à divertir »

Réalisateur de « Ion », sélectionné au Festival Millenium dans la catégorie “Docs belges”, Olivier Magis, issu de l’IAD, a roulé sa bosse sur toutes les scènes artistiques avant de nous offrir un magnifique témoignage humain sur le handicap de la vue.

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Peux-tu revenir sur ce qui t’a amené à étudier le cinéma ?

À l’époque, j’étudiais le droit à Louvain-la-Neuve mais je me rendais bien compte que ce n’était pas vraiment fait pour moi. Alors que j’étais en deuxième session, j’ai rencontré un ami qui étudiait à l’IAD. Quand il m’a raconté ce qu’il faisait, j’ai soudainement eu l’envie de poursuivre ces études-là aussi. Je connaissais déjà l’IAD de nom mais pour moi, c’était une école d’artistes avec les cheveux ébouriffés et des pulls déchirés. Je me suis donc décidé à abandonner le droit et à passer l’examen d’entrée. Il faut dire aussi que ce n’est pas complètement par hasard non plus que j’ai fait ce choix. En plus d’avoir fait de la photo étant adolescent, j’aimais beaucoup le cinéma ; surtout depuis que j’ai découvert le Dogma avec des films comme « Festen » ou « Les Idiots ». J’ai complètement été fasciné par le vent de réalisme qui soufflait sur toute une série de films à ce moment-là. J’ai lu quelque part que les grandes décisions de la vie se prenaient en quelques secondes et que les plus petites prenaient plus de temps. C’est un peu ce qui m’est arrivé dans mon choix professionnel.

Qu’est-ce que tu recherches quand tu fais un film ?

Depuis mon film de fin d’études « Le Secret des Dieux », je constate que j’aime beaucoup travailler sur la notion de manipulation et surtout au niveau formel. Dès qu’il y a un rapport intelligent entre le contenu et la forme, ça m’intéresse. J’ai d’ailleurs fait mon mémoire sur les trois premiers films de Michael Haneke. Je me rends compte aussi que j’aime travailler sur une forme d’aveuglement, que ce soit au sens propre ou au sens figuré. J’aime questionner le spectateur sur le vrai et la faux et voir comment interpréter ces notions.

Tu as travaillé comme assistant à la mise en scène pour la compagnie théâtrale Les Baladins du Miroir, notamment. Qu’est-ce que cette expérience t’a apporté en tant que réalisateur ?

Ça m’a beaucoup apporté. Comme tout jeune réalisateur, j’avais très peur des comédiens, je n’avais aucune expérience. Or, ils sont quand même l’argile avec laquelle on sculpte son film. Cette expérience aux Baladins m’a permis de me rapprocher d’eux, de les comprendre aussi. C’était passionnant.

Comment est né le projet de « Ion » ?

Lorsque je travaillais à la RTBF en tant que réalisateur du JT, je me suis dit qu’il fallait que j’avance dans mes projets. Je voulais me diriger vers une école qui pouvait m’apprendre des choses, une école plus axée sur l’humilité, celle du documentaire. Après avoir chiné un peu partout sur des sujets qui m’intéressent comme l’aviation ou encore le handicap, j’ai décidé de contacter La Ligue Braille qui se trouvait juste à côté de chez moi. Je me suis abonné à leur newsletter et je suis tombé sur l’annonce de six malvoyants et non voyants qui avaient été recrutés un an auparavant par la Police fédérale via le Selor [organisme belge de recrutement public] pour les écoutes téléphoniques. J’ai tout de suite été interpellé par cela. J’ai recontacté La Ligue Braille en disant que j’étais intéressé de rencontrer ces personnes handicapées de la vue. Je leur ai bien fait comprendre que je n’étais pas un journaliste mais un réalisateur qui voulait faire un documentaire. J’ai d’abord été fasciné par Sacha Van Loo qui travaille à Anvers. C’est quelqu’un d’hallucinant, il parle 7 langues, joue plusieurs instruments de musique, est fan de musique médiévale, il fait du théâtre. Bref, un être complet. Malheureusement, il ne désirait pas s’investir dans un tel projet parce qu’il avait déjà eu beaucoup de presse autour de lui. Finalement, j’ai rencontré Ion à la cafeteria de la Police judiciaire de Liège, au milieu de policiers qui prenaient des notes. Dès qu’il m’a parlé de sa vie, de sa fuite en Belgique avec comme seul guide son enfant de 7 ans, j’ai été séduit par cet homme au destin hors du commun.

Comment as-tu pu filmer des personnes handicapées de la vue en respectant “la bonne“ distance, sans donner l’impression de voler leur image ?

C’est une question de confiance. Grâce aux rencontres que j’ai faites (Ion, sa femme Maria, son fils Cyprien, les gens en Roumanie…), il me semblait évident de filmer le handicap avec le plus de vérité possible. Ça n’a aucun sens de jouer la carte de la fausse pudeur. J’ai compris que je devais être direct et sincère afin que tout le monde se sente à l’aise, et que je devais me comporter comme je me comporte avec n’importe quelle autre personne, ni plus ni moins. En ce qui concerne la caméra, c’est la même chose. Ion et Maria sont handicapés de la vue, pas du cerveau ni de l’ouïe. Ils savaient très bien où se trouvaient ma caméra. De plus, je leur expliquais tout le temps ce que je filmais et pourquoi je le faisais. Il y a eu un réel rapport de confiance qui a fait que le film est ce qu’il est. Ils m’ont vraiment ouvert leur cœur. Et ça, c’est magnifique. Maintenant, je me suis toujours dit que leurs limites étaient les miennes. Par exemple, je sais que je trippe un peu sur les hommes qui se brossent les dents dans leur salle de bains, j’avais envie de filmer Ion dans cette posture mais il m’a dit: “tu ne rentreras jamais dans ma salle de bain pour me filmer”. J’ai respecté cela. En revanche, je leur ai bien dit que s’ils acceptaient de faire le film, ils se devaient de jouer un minimum le jeu de l’honnêteté. C’est ce qu’ils ont fait.

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Pour le montage, as-tu travaillé en concertation avec Ion et Maria ?

Non, pas du tout. Je ne voulais surtout pas. Ils savaient très bien que j’allais parler de leur passé, j’ai d’ailleurs voulu que chacun donne son propre avis à propos de ce sujet mais je ne les ai jamais consultés pour le montage parce que je ne voulais pas qu’ils orientent le film malgré eux. Je voulais avoir un récit brut et y donner sens personnellement, traduire leurs mots en images, en y mettant tantôt un côté dramatique, tantôt un côté plus léger, tantôt un côté comique même. C’est un film documentaire certes mais je le vois comme un récit avant tout où les personnages principaux se complètent. Maria, c’est les yeux de la prudence, Ion ceux de l’intuition et Cyprien les yeux bien réels.

D’où est venu ce choix d’inclure des images actuelles de Roumanie pour parsemer ton récit documentaire?

C’est simple, je n’avais aucune image. Et quand on fait un film, on a besoin d’images. Et lorsque Ion me raconté son enfance dans son village en Transylvanie, cela évoquait pour moi déjà tellement de sensations, de couleurs et d’odeurs même. Deux options s’offraient dès lors à moi. Soit je puisais dans les archives, ce qui allait coûter une fortune, soit je traduisais ce récit bouleversant, les mots de Ion, de Maria, de Cyprien avec mes mots de réalisateur, c’est-à-dire en images.

Comment as-tu pu filmer les gens sur place? Étaient-ils au courant de ton projet de film ?

Les gens là-bas sont tranquilles, ils acceptent la caméra sans trop de difficulté et l’oublient aussi très vite ce qui fait qu’il est plus simple de les filmer. Par ailleurs, mon assistant, Bogdan Palici, vient d’un village de Moldavie roumaine, ce qui signifie que le monde de la paysannerie ne lui est pas inconnu. Lorsqu’on les filmait, il parlait longuement avec eux.

Pourquoi penses-tu que Ion et Maria ont accepté de faire le film ? L’ont-ils apprécié ?

J’ignore les raison exactes qui ont poussé Ion et Maria à accepter de faire le film. La réponse à cette question, je la laisse aux théoriciens du cinéma, aux sociologues, aux anthropologues. Il est évident qu’il y a une différence entre accepter d’être filmés pour un reportage comme acteur ou témoin, et le faire pour un documentaire où il y a une notion de long terme et d’exhibition de soi. Il y a là peut-être une certaine forme de narcissisme mais je pense que la réponse est bien plus complexe. Je pense aussi qu’il y a certainement une envie de témoigner de leur parcours, de laisser une trace. Quant au film, Ion et Maria l’ont aimé. Ion a essuyé quelques larmes et Maria, qui au départ était fort sceptique, m’a dit qu’elle était contente du résultat.

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Comment est né ton partenariat avec Dérives ?

Julie Freres, qui était au courant de mon projet, m’a conseillé de le proposer à Dérives, avec qui elle était en contact. C’est marrant parce que par la suite, elle a été engagée comme productrice à la demande des frères Dardenne et donc elle a suivi la production du projet. Suite à un premier contact avec Véronique Marit, après que j’ai retravaillé le dossier, et après avoir eu une aide à l’écriture par la WIP, Dérives a accepté de me suivre. On a eu l’argent de la Commission et j’ai travaillé avec Jean-Pierre Dardenne sur l’écriture du film.

Comment s’est passée cette collaboration  ?

C’était très instructif. On se voyait tous les deux mois environ. Jean-Pierre est quelqu’un d’assez cash mais j’aime beaucoup ça. Il est franc, c’est un vrai prof. Il n’a jamais critiqué mon travail mais il a toujours dit par exemple, “attention, là ça manque un peu d’humain” ou alors “tu vas un peu trop dans les artifices, reste sur le personnage”. C’était vraiment intéressant car toutes ces remarques étaient fondées pour le bien du film. Tout sur les enjeux, les obstacles, un peu comme en fiction, finalement. Je pense sincèrement que le but des frères Dardenne est de donner aux jeunes auteurs tous les outils en main au niveau du scénario et de la réalisation pour faire le film qu’ils veulent vraiment faire.

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Maintenant que tu as réalisé ton film documentaire, comment te positionnes-tu par rapport à la culture du documentaire belge qui se trouve à mi-chemin entre l’intimisme et le déshabillage ?

En Belgique en documentaire, on doit vraiment marcher sur un pied d’équilibriste. La tendance dominante est de retourner vers les films qui ont baigné notre enfance, très burlesques comme le sont les « Strip-tease », avec parfois une patte d’auteur plus ou moins réussie. C’est triste à dire mais c’est ce genre de documentaire qu’on programme à des heures de grande écoute, et forcément, les gens y sont habitués. Personnellement, je ne trouve pas beaucoup d’intérêt à ces documentaires, dans lesquels le peu de fonction anthropologique présente est assez réductrice. Ce qui me dérange c’est surtout qu’on limite le documentaire à ça. Ou alors, si ce n’est pas du documentaire à la « Strip-Tease », c’est ce que j’appelle le format Arte ou BBC, où on traite telle ou telle grande page de l’Histoire.

Je m’interroge sur la place d’un type de documentaire peut-être plus fragile, qui sort des sentiers battus, qui ne cherche pas à raconter ou à divertir. C’est difficile parce que si on va à l’inverse des codes d’un documentaire prime time, on rencontre encore plus de difficultés à être soutenu et on est vite jugé trop sérieux. Je ne comprends pas d’où vient cette allergie pour les films qui font réfléchir. Il faut que le spectateur se pose des questions, que le sujet lui travaille. Un artiste c’est ça et rien d’autre que ça.

Peux-tu nous parler de tes projets?

Je suis occupé à monter un autre projet documentaire « Les Fleurs de l’ombre », sur un concours de Miss aveugles en Roumanie. J’ai aussi déposé un projet de fiction sur les querelles linguistiques. On a écrit le scénario à trois. L’idée c’est de défendre un projet entre Flamands et francophones sur les absurdités belges. C’est une comédie noire. Et enfin, j’ai aussi un projet de long métrage documentaire avec Mathieu Frances sur la Viva World Cup, la coupe du monde de football alternative.

Propos recueillis par Marie Bergeret et Adi Chesson

Consultez la fiche technique du film

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