De Calcutta à Clermont-Ferrand : le nouveau cinéma bengali

Depuis 1995, la Satyajit Ray Film and Television Institute (SRFTI) de Calcutta œuvre à former une nouvelle génération de cinéastes indiens. En marge du cinéma commercial devenu synonyme d’industrie, de production et de consommation de masse, leurs films livrent un portrait plus réaliste de l’Inde, mettant en avant ses diversités, ses identités plurielles et complexes. Dans le cadre de sa rétrospective Inde cette année, le festival de Clermont-Ferrand a consacré une séance à cette école de cinéma fort renommée avec cinq films peu connus, plus captivants les uns que les autres.

Panchabhuta, les cinq éléments de Mohan Kumar Valasala

Seul documentaire du programme, « Panchabhuta » visite un site de recyclage de déchets où hommes, femmes, enfants et animaux sont quotidiennement immergés dans une mer d’immondices. La valeur sacro-sainte de la dignité humaine demande d’être remise en contexte dans ce monde qui exploite comme des hommes-machines les « hors caste », ces êtres les plus démunis de la société, dépourvus même du droit de mettre en cause leur condition. La ressemblance thématique avec le documentaire bangladeshi « Hombre maquina » d’Alfonso Moral et Roser Corella est par ailleurs évidente.

Panchabhuta-les cinq éléments

Interpellant déjà par ses prises de vue franches et dépersonnalisées, le film bouleverse davantage par la dimension poétique que le réalisateur y infuse, complètement aux antipodes du sujet sordide. Le titre et le synopsis à connotation fort cosmologique évoquent la permanence des éléments qui, dans la philosophie hindoue, donne une cohérence à l’univers spatial. Cette référence védique a manifestement un effet ironique dans le contexte du film. La symbiose des cinq éléments « permanents », filmés de manière très lente, fait appel à d’autres sens que le visuel et l’auditif : les odeurs, les moiteurs et la chaleur de cette Terre vaine ne sont que trop bien senties. Le contraste est renforcé par la manière posée et imperturbable avec laquelle Valasala présente des scènes pour le moins choquantes : des ouvriers mangent leur repas assis sur la montagne d’ordures, d’autres balayent des cadavres de chiens de rue, des gamines jouent dans le détritus, des cochons aux cris perçants se font attacher les pattes avant d’être balancés au loin… L’ironie mordante qui souligne ce triste spectacle est parfaitement exprimée dans un plan symbolique : celui d’un camion délabré du Ministère de Justice sociale et d’Autonomisation des groupes défavorisés. Avec un silence étourdissant, « Panchabhuta » rappelle à l’ordre l’apathie qui consiste à accepter la polarisation injuste et contre nature entre hommes sur la base de leur caste ou selon quelque critère artificiel qu’il soit.

Kusum de Shumona Banerjee

Sorte de love story inhabituelle, « Kusum » raconte l’improbable union entre un professeur d’anglais obsessionnel compulsif, à la limite du pathologique, et un jeune travesti prostitué rêvant d’une meilleure vie, dans une maison close de Calcutta. S’inspirant des codes bollywoodiens, notamment l’esthétique ultra kitsch et les va-et-vient inattendus entre drame et comédie, ce petit conte touchant témoigne d’une grande simplicité. En même temps, il aborde des sujets complexes liés à la marginalité de genre, de sexualité, d’adaptation sociale.

Les choix formels de la réalisatrice démontrent une grande maîtrise : les jeux de point de vue entre les plongées et contre-plongées marquées, le mélange de montages ralenti et accéléré, les coupes sonores et les prises de vue déformées rendent parfaitement les tourments de ces deux personnages emprisonnés dans un huis clos physique et psychologique. À travers une forme burlesque et sans jamais sombrer dans la lourdeur, Bannerjee parvient à faire passer le message de l’acceptation des différences. Aussi parvient-elle à crédibiliser complètement le lien d’amitié noué entre ces deux personnages de natures opposées, unis dans leur solitude.

Sita Haran aur Anya Kahaniyan (L’enlèvement de Sita et autres histoires) d’Anusha Nandakumar

Ce petit court très singulier relate, à l’instar des incantations narratives sacrées, l’enlèvement de Sita, déesse du panthéon hindou, par le démon à dix têtes. La réalisatrice Nandakumar place ce mythe dans un contexte bien plus humain, à savoir la mort de la jeune fille d’un conteur. Face à la perte imminente de son enfant, celui-ci invoque tous ses talents de fabuliste, comme dans l’espoir de prévenir l’inévitable.

Les frontières entre réalité et fiction ne cessent de se troubler au fur et à mesure que l’état de la malade s’aggrave, et suite à son décès, le chaos règne. L’histoire mythologique se réalise devant les yeux des spectateurs qui se joignent à leur tour au spectacle, observés par d’autres personnages. Les narrations s’emboîtent dans une frénésie de danse et de visages masqués, se déployant visuellement sur plusieurs plans – écrans, ombres, surimpressions… En l’espace de cinq minutes, la réalisatrice réussit à opérer un jeu sophistiqué de mise en spectacle, nous livrant assurément ainsi ces « autres histoires » évoquées dans le titre ! La sobriété que le thème morbide apporte à cet OVNI musical équilibre son côté débridé et en fait un véritable délice pour les sens.

Between the Rains (Entre les pluies) de Samimitra Das

Cette fiction chorale dépeint la vie de quatre personnages en quête du bonheur. Une jeune villageoise, encore en robe de mariée, est livrée à elle-même, délaissée (par inadvertance ou délibérément) par son époux sur le quai d’une gare bondée. Un taximan tâche de survivre dans la grande ville, témoin silencieux des aléas que cette dernière réserve à ses habitants. Un couple urbain, aisé et éduqué, est en crise. Mari et femme s’interrogent sur leur avenir ensemble en tant que futurs parents. L’un étant rongé par l’alcoolisme et l’autre par une ambition professionnelle déshumanisée, ils plongent dans l’incommunicabilité totale.

between

Par le biais d’un concours de circonstances très habilement construit, le cinéaste croise ces différents récits pour énoncer son postulat sur la ville. Véritable protagoniste de ce court métrage, celle-ci est montrée comme impersonnelle et impitoyable, exigeant la cohabitation des opposés, où riches et pauvres, traditionnels et modernes, forts et faibles sont amenés à coexister dans une harmonie aussi délicate soit-elle. Dans une dualité que certains pourraient qualifier d’un brin candide, le couple malheureux, vivant selon le modèle individualiste, trouve son répondant dans le taximan attentionné et la jeune mariée, en effet, malchanceux sur le plan matériel mais plus adaptés à vivre le bonheur.

Beauty de Torsha Banerjee

Torsha Banerjee,  jeune élève de la SRFTI, s’est déjà fait remarquer pour son premier film, « Song of the Butterflies », documentaire poignant sur les enfants dans d’un institut pour aveugles. Toujours dans le cadre de ses études, « Beauty » représente sa première incursion dans le monde de la fiction. Un pari que la cinéaste prometteuse relève avec brio.

Avec sa grande sensibilité à la condition humaine dans ses multiples facettes, Banerjee décrit la rencontre entre un écolier adolescent impatient de se faire dépuceler et une fille de prostituée vouée à devoir s’initier tôt ou tard au métier familial. Ce qui se profile comme la promesse d’un vrai bonheur pour celle-ci est alors soumis à une fatalité, une réalité inéluctable.

Le parti pris de la réalisatrice est pourtant d’éviter tout pathos par rapport au destin de son héroïne éponyme. Beauty accepte avec beaucoup de retenue et de pragmatisme son sort, qu’elle n’avait quelque part jamais perdu de vue, malgré la tentation de penser y échapper grâce à sa relation privilégiée avec un garçon apparemment honnête. Le spectateur est alors émerveillé par la très grande maturité dont Banerjee dote son personnage pourtant si jeune et si fragile. Mais le secret du paradoxe réside peut-être dans le fait de faire appel à la faculté d’empathie, et de comprendre que pour les victimes d’oppression sociale, l’essentiel n’est pas – comme dans le jeu capricieux de dualités entre les deux adolescents – de choisir entre la vie ou la mort, mais simplement d’assurer la survie.

Adi Chesson

Consultez les techniques de « Panchabhuta », « Kusum », « Sita Haran aur Anya Kahaniyan », « Between the Rains » et « Beauty »

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