Atomes d’Arnaud Dufeys

Sélectionné au FIFF à Namur et au FIDEC à Huy cette année, « Atomes » est un court belge puissant et éloquent sur les jeux de pouvoir, la dépendance et les limites personnelles au sein des liaisons déséquilibrées. Cumul audacieux de thèmes tabous, ce film d’école se lance un défi ambitieux qu’il réussit avec brio, si l’on en croit les nombreuses sélections et récompenses en festivals, dont notamment le Prix du Jury Jeune à Huy.

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À l’instar des œuvres les plus controversées du vingtième siècle, Arnaud Dufeys dresse, dans « Atomes », le portrait d’un amour intergénérationnel compliqué. Tels Humbert Humbert et Blanche Dubois, son protagoniste Hugo semblerait demeurer dans une phase précoce d’éveil amoureux, où l’objet de son désir ne « grandit » pas avec lui. Tel est le constat qui se dégage de sa relation et son élève Jules. Ce tabou éternel est transposé dans un contexte contemporain et dédoublé par l’introduction de l’homosexualité, triplé même, si l’on y ajoute la question de l’éthique professionnelle dans le milieu scolaire.

Pour sa part, Jules reste un adolescent indécis, à la lisière de la majorité sexuelle, entre innocence et manipulation, entre conviction et expérimentation, entre affection et indifférence, autant de traits de caractère à rendre fou son éducateur peu sûr de lui. Complémentaires par leur âge et leur rôle, réunis par leur attirance mutuelle, ces deux personnages se retranchent incessamment derrière leurs limites, l’un de l’autre et d’eux-mêmes, jusqu’à ce que le jeu devienne incontrôlable.

Dufeys prépare son récit avec soin et établit une tension délicate avant de mettre en scène les gestes « interdits », qui dès lors ne paraissent pas du tout gratuits. Lorsqu’il dévoile la vraie nature de la relation entre le coquin indiscipliné et son mentor désarmé par ses caprices, il opte pour une progression subtile mais percutante : des échanges de regards et de propos ambigus, un moment d’intimité suggestif mais équivoque partagé aux toilettes et finalement des baisers passionnels et intenses dans la cage d’escaliers de l’internat. Le lieu et le cadrage sont exploités de manière presque expressionniste et dupliquent les émotions des personnages qui sont tantôt serrés dans des huis-clos tantôt perdus dans de grands volumes vides et désolants. Ce procédé sous-tend délibérément un certain regard externe (du spectateur voyeur, de la société qui juge… ?) renforçant ainsi le sentiment de proscription. En revanche, le rythme lent, la pudeur des dialogues et le réalisme austère de la mise en scène écartent tout risque de désinvolture.

C’est donc par cette maîtrise du langage cinématographique que l’auteur arrive à s’éloigner des contraintes éthiques, tellement indispensables à l’époque des modernistes Williams et Nabokov (souvenons-nous des sorts tragiques qu’ils ont dû réserver à leurs héros déviants !). Dufeys, lui, s’inscrit dans une logique autre, où plus aucun compte n’est à rendre, ni aucune backstory nécessaire pour légitimer les actions de ses protagonistes. L’écroulement postmoderne des étiquettes manichéennes du bien et du mal nous dispense en grande partie de porter un regard déontologique sur le récit ou d’en exiger une responsabilité morale quelconque. Et pourtant, Dufeys semble incertain de son coup à la fin, lorsqu’il termine avec le départ subit non résolu de Jules. Note fataliste ? Rupture rétributive ? Une chose est claire : qu’« Atomes » électrise, provoque ou frustre, il ne laisse pas indifférent.

Adi Chesson

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