Les Braves d’Alain Cavalier

Alain Cavalier, filmeur de longue date, ayant fait ses premiers pas avec un court, « L’Américain » (1958), est revenu il y a quelques années à la forme brève avec « Les Braves », trois témoignages inédits d’hommes “n’ayant pas eu froid aux yeux (…) et ayant refusé de se plier devant l’injustice”. Ces films, censés être les premiers d’une série de ce genre, ont été réunis sur un DVD l’an passé, par les Collections particulières de l’association Documentaire sur Grand Ecran.

Filmés en caméra légère, de face, en un seul plan fixe, trois hommes âgés, Raymond Lévy, Michel Alliot et Jean Widhoff, évoquent, séparément, leur histoire et le moment très précis où ils ont fait preuve de courage, dans leur vie de jeunes hommes. Les deux premiers ont pu se sauver et retrouver leur liberté, le dernier a osé refuser l’intolérable. Tous trois racontent d’une traite ce qu’ils ont vécu à vingt ans et des poussières, en faisant défiler leurs souvenirs de façon très minutieuse, en agrémentant leurs récits de détails, parfois difficiles à entendre.

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Les Braves 1. Raymond Lévy, ancien prisonnier politique, embarqué dans un train de déportation en 44, parle de l’enfermement de la soif, de la faim, de la chaleur, de la terreur, à 70 dans un wagon de marchandises. Il ouvre des parenthèses, les referme, parle de matelas humains, de poux tués, de lunettes cassées, et de son évasion quelques jours à peine avant son arrivée à Dachau.

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Les Braves 2. Membre de la famille d’Alain Cavalier, Michel Alliot était à la tête d’un réseau de résistance pendant la guerre lorsqu’il a été arrêté et torturé par la Gestapo après avoir été dénoncé. A plusieurs reprises, il devra « organiser la parade », en faisant semblant de s’évanouir au moment d’être pendu par les pieds dans une baignoire d’eau glacée, en s’évadant d’un train de marchandises ou en passant avec des faux papiers devant les Allemands.

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Les Braves 3. Jean Widhoff, jeune lieutenant pendant la guerre d’Algérie, a vu un officier de renseignement français torturer de façon insoutenable un Algérien et l’a sommé de s’arrêter, en le menaçant de le tuer, arme à la main. Relevé de ses fonctions, il a gardé « ça » pour lui, tout seul, dans son petit coin, ne comprenant pas ceux qui se sont montrés bienveillants face aux exactions pratiquées à cette période. Aujourd’hui, il reste très pessimiste quant à la nature humaine.

Rien n’interfère pendant ces plans-séquences, si ce n’est, de temps à autre, la voix extrêmement discrète d’Alain Cavalier, en début ou en fin de témoignages, mettant par exemple Raymond Lévy en confiance ou demandant à Michel Alliot son âge au moment de son arrestation. Ce qui importe, c’est le sujet, le récit, le témoignage, l’acte de bravoure, l’honneur retrouvé. Cavalier n’interrompt pas ses Braves, il ne se livre pas à un entretien avec eux. Ce sont eux qui disent ce qu’ils ont à dire, qui s’arrêtent quand ils le souhaitent, qui nous scotchent par leurs apparences de grands-pères aux destins tous tracés. Raymond Lévy et Michel Alliot auraient pu mourir dans un wagon de marchandises ou dans un camp de concentration, Jean Widhoff aurait pu laisser un homme sans défense continuer à se laisser torturer, mais les choses ne se sont pas passées ainsi. Quand ils racontent, ces trois hommes ont le regard souvent perdu dans le vide, leurs pensées se mêlent à leurs souvenirs. Parfois, très rarement, ils regardent Alain Cavalier ou sa toute petite caméra. Alors, ils se mettent à sourire, terminent leur café ou ôtent leurs lunettes. Ce sont des fragments précieux, ces quelques secondes dénuées de toutes paroles.

Comment ces trois films ? Après avoir été à l’écoute de ses Braves, le filmeur reprend la parole, à l’occasion d’un bonus de six minutes, glissé sur le DVD. Il évoque son point de départ, la raison pour laquelle il a souhaité poser une « caméra fixe devant un résistant qui raconte un acte de courage très visuel, un homme âgé qui raconte son enfance de brave ». En parlant, il ne se filme pas, mais sa caméra immortalise une photographie, seul document extérieur à ce DVD, montrant une femme, très maigre, aux cheveux courts, au regard fixe, en haillons. L’image est  parue dans un journal, en 1945, A. Cavalier l’a toujours conservée.

Katia Bayer

Les Braves d’Alain Cavalier. Trois portraits inédits. Edition Collections particulières/ Documentaire sur Grand Ecran : films + bonus

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