Emmanuel Carrère : « Je suis plus sensible aux films qui me donnent l’impression de se référer à la vie ou à l’expérience de vie qu’à ceux qui se réfèrent au cinéma »

Scénariste, réalisateur, écrivain, et spectateur lambda selon ses dires, Emmanuel Carrère est rarement en contact avec la forme courte. Cette année, il était pourtant membre du Jury de la Cinéfondation et des courts métrages en compétition officielle, pendant la période du festival de Cannes. Nous l’avions rencontré, le jour de la proclamation du palmarès de la Cinéfondation, la section réservée aux films d’écoles, la veille de la projection des courts métrages officiels. Entretien autour de l’impression de vie, de l’effet de surprise et des a priori autour des courts.

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En 2010, vous étiez membre du jury de la compétition officielle du Festival de Cannes. Portez-vous un tout autre regard sur les courts métrages, et en particulier les films d’écoles ?

Pour le spectateur moyen que je suis, ce n’est pas une démarche si fréquente que de regarder du court métrage. J’en vois très rarement. Quand je vais au cinéma ou que j’achète des DVD, je vois des longs métrages. Pour les courts, c’est plus particulier, ça m’arrive vraiment rarement.

Pour ma part, je ne pense pas tellement au fait que ce sont des films d’écoles. Ce qui joue beaucoup, par contre, c’est la différence de durée entre les films. Ce n’est pas pareil de voir un court de 10 minutes et un autre de 58 minutes qui est juste sous la barre du long métrage. Là, on a l’impression de voir des films qui ne sont pas forcément dans la même logique. Ensuite, c’est comme un long : soit on se laisse attraper soit non. Ce qui est agréable et excitant dans le court, c’est qu’on ne sait pas du tout quel film on va être amené à voir. Pour les longs métrages en compétition, on ne peut pas s’empêcher d’avoir des a priori, de connaître d’avance des choses sur le metteur en scène, alors que là, on ne sait rien, et ça, c’est très plaisant.

Comment se fait-il que vous ne voyez pas de courts métrages ? Des films circulent sur Internet, il y a des festivals de courts, … ?

C’est vrai mais les gens qui fréquentent les festivals de courts métrages sont des professionnels, dans la plupart du temps. Moi, je suis un spectateur lambda. Mon rapport au cinéma n’est pas professionnel, donc je vois très rarement de courts métrages.

Comment évaluez-vous la question de la durée dans les courts métrages ?

De ma sensibilité, un film a priori un peu plus long a plus de chance qu’un film très court. Au début, je craignais être forcément meilleur public pour des histoires plus longues qui auraient plus de temps pour se développer, pour des personnages auront plus de temps de s’imposer, mais ça n’a pas été le cas, puisque les trois films que nous avons primés ne sont pas spécialement longs : le premier prix, « Doroga Na (En chemin) », fait seulement une demi-heure et le deuxième prix, « Abigail », est vraiment court. C’est justement ça qui est intéressant : on redécouvre, en regardant ces films, sa propre façon de voir.

Vous êtes-vous beaucoup intéressé aux dialogues dans ces films ?

Pas plus qu’au reste, non. Je sais que pour ma part, je suis plus sensible aux films qui me donnent l’impression de se référer à la vie ou à l’expérience de vie qu’à ceux qui se réfèrent au cinéma, à l’expérience d’un cinéphile qui essaye d’imiter les cinéastes qu’il admire. Ca vaut aussi pour le long métrage, évidemment. Je me figurais que cette idée de la référence en tête était quelque chose qui pouvait être un écueil possible du film d’école, mais ça n’a pas forcément été le cas. Avec les autres jurés, il y a eu beaucoup de choses sur lesquelles on s’est rejoints. Ce qui nous a touchés, c’était de sentir l’impression de vie, une personnalité derrière un film, l’impression d’avoir fait la connaissance de quelqu’un.

Qu’est-ce que vous avez retenu des trois films primés ?

Ils sont très différents les uns des autres. J’ai été très enthousiasmé par le film russe, « Doroga Na (En chemin) », de Taisia Igumentseva, que j’ai trouvé merveilleux. J’ai beaucoup aimé le film américain « Abigail » de Matthew James Reilly pour son aspect esthète, son cadre extrêmement réussi et émouvant. Et en ce qui concerne le troisième prix, « Los Anfitriones », le film cubain, c’est un court métrage qui va vraiment vers sa conclusion, vers son dernier plan qui dure très longtemps. Le réalisateur, Miguel Angel Moulet, a eu l’audace de faire durer ce plan, on a vu quelque chose et quelqu’un. Il n’y a pas cet effet carte de visite d’un réalisateur qui cherche à montrer ce qu’il sait faire qu’on peut redouter parfois dans les courts.

Vous ne vous êtes jamais prêté à l’exercice du court, mais vous parlez de l’aspect carte de visite…

Non, je n’en ai jamais fait, mais c’est ce qu’on peut imaginer. Malgré tout, la plupart des gens qui réalisent des courts, je pense, en font aussi dans l’idée de tourner des longs après. Pour moi, le court métrage ne s’est jamais présenté. J’ai commencé en réalisant un documentaire qui était un long métrage.

A l’avenir, vous pourriez être tenté par l’idée d’écrire autour d’un autre format ?

Oui, peut-être. Honnêtement, jusqu’ici, ça ne m’est pas venu à l’esprit, mais c’est aussi qu’en ce moment, je n’ai pas de désir de cinéma pour mon compte.

Comment envisagez-vous les courts de la compétition officielle que vous allez juger demain ?

Je ne sais pas du tout si on va les voir ou les juger d’une façon différente que ceux de la Cinéfondation. Il y a une différence pourtant, celle de l’homogénéité de durée, à quelques minutes près. Les films ne dépassent pas le quart d’heure. Honnêtement, je ne sais pas encore comment les voir, j’arrive vraiment vierge là-dessus.

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Qu’est-ce que représente finalement le court à vos yeux ?

Il y a deux choses, cette idée de promesse, tout d’abord. On se dit que les gens débutent avec cette forme, on a envie de voir ce qu’ils vont faire en longs métrages, par la suite. Et puis, il y a aussi des films qui sont de l’ordre de la nouvelle. Comme, je suis aussi un lecteur de nouvelles, j’ai l’impression de me retrouver devant une multitude de nouvelles, quand j’en vois autant ! Avec l’effet de surprise renouvelé à chaque fois.

Propos recueillis par Katia Bayer

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