Isabel Herguera : « Un bon court métrage d’animation devrait combiner désir de liberté et maîtrise de la technique »

Isabel Herguera, à l’origine du film « Ámár », était présente du côté de Flagey la semaine dernière. Membre du Jury des courts métrages internationaux du Festival Anima, la réalisatrice espagnole nous a fait l’honneur d’une petite discussion sur l’animation.

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Tu as décidé de te lancer dans le cinéma d’animation au milieu des années 80, à un moment où c’était plutôt rare. Pourquoi ?

Après avoir terminé les Beaux-Arts en Espagne, je suis allée poursuivre mon éducation artistique à l’Académie de Düsseldorf où j’ai eu Nam June Paik comme professeur. A l’époque, je faisais des installations et un ami m’a fait découvrir le monde de l’animation. J’ai réalisé que cet art nécessitait moins d’infrastructure et qu’une petite caméra et une feuille A4 suffisaient pour développer tout un univers. Je me suis retrouvée comme un enfant en face d’un nouveau jouet et j’ai surtout eu un sentiment de liberté que je n’avais jamais éprouvé auparavant.

Depuis tes débuts, le cinéma d’animation a beaucoup changé, on retrouve plus de festivals qui mettent ce genre en valeur, plus de producteurs, de réalisateurs qui en font leur marque de fabrique ainsi qu’un intérêt grandissant du public. Que penses-tu de cette évolution?

Je me suis vraiment rendu compte de l’importance du cinéma d’animation quand je suis partie vivre aux Etats-Unis, à Los Angeles, J’y ai constaté qu’en dehors de Disney, il existait une grande production composée d’auteurs indépendants. Mais c’est seulement depuis ces 15 dernières années que le changement s’est accentué grâce aux nouvelles technologies et à l’Internet. Aujourd’hui, on n’est pas obligé d’attendre un festival pour voir ce qui s’est fait et ce qui se fait en animation. Les facilités d’accès font que plus de gens s’y intéressent. C’est génial.

Dans ton travail, on constate un attachement pour le court métrage. Est-ce par choix ou par contrainte économique ou temporelle ?

C’est un choix. J’aime beaucoup cette forme, elle me permet de rester libre du début jusqu’à la fin et de garder le contrôle sur toutes les étapes. Je peux aussi trouver plus facilement des financements même si je ne sais pas comment les choses vont évoluer étant donné qu’on parle de couper les budgets de moitié. Sans doute qu’il y aura quelques concessions à faire…

A travers tes 8 films, on sent l’envie de changer de style, de varier les techniques et les supports. Te chercherais-tu encore ?

J’aime varier les techniques, c’est vrai. Je peux ressentir le besoin d’utiliser le sable, ou le collage ou le cristal selon les histoires. Chez moi, l’expérience visuelle prédomine, celle-ci est très vite mêlée à une technique et à une histoire que j’ai envie de raconter. Technique et histoire sont intimement liées et je ne peux pas vraiment dire ce qui vient en premier. La variété et le changement me permettent d’expérimenter et d’évoluer.

Ton film « La Gallina ciega » a été nominé aux Goyas en 2006. Cette nomination t’a-t-elle ouvert certaines portes ?

Ce serait mentir que d’affirmer le contraire. Je suis devenue plus crédible, on me faisait plus confiance. Mais on peut dire que ça m’a aussi aidée en termes d’expérience. Petit à petit, j’ai appris des choses sur la façon de mener à bien un projet de cette ampleur.

Tu as été directrice d’Animac (Muestra Internacional de cinéma de animación de Catalonia), un festival d’animation situé à Lleida, en Catalogne. Comment s’est déroulée cette expérience ?

Ça a été très enrichissant. J’ai pu constater l’explosion de l’animation en Espagne. Quand je vivais aux Etats-Unis, je suivais difficilement l’activité qu’il y avait dans mon propre pays. Animac m’a permis de me rendre compte de la richesse du panorama espagnol, surtout depuis ces dernières années. Quand avant, on peinait à obtenir une séance d’une heure avec des bons films, aujourd’hui, c’est plus facile tant le choix est grand. Surtout que l’Espagne n’est pas un pays possédant une longue tradition de cinéma d’animation, nous n’avons pas d’écoles réputées comme c’est le cas en Belgique, ou en France. D’autre part, j’ai davantage compris le rôle indispensable qu’ont les festivals : celui de promouvoir un genre qui est encore malgré tout en marge du paysage cinématographique, en général. C’est la raison pour laquelle j’apprécie beaucoup un festival comme Anima.

Cette année, tu es invitée au Festival Anima en tant que membre du Jury des courts métrages internationaux. A ce propos, que faut-il selon toi, pour qu’un court métrage soit bon ?

Je ne sais pas, ça dépend. Il faudrait d’une part que le créateur arrive à atteindre une certaine liberté grâce au moyen d’expression. Mais, l’animation a ses contraintes techniques qu’il faut arriver à dépasser. Donc dans l’idéal, un bon court métrage d’animation devrait combiner désir de liberté et maîtrise de la technique.

Le Festival a mis l’Espagne à l’honneur en présentant de nombreuses activités, dont les deux programmes « Cortos de España », une série de courts métrages montrant un panel varié de l’animation contemporaine. Comment s’est passée la sélection?

J’ai surtout proposé une série d’animations parmi lesquels Philippe Moins et Doris Cleven ont sélectionné un certain nombre de films. J’ai essayé de choisir des œuvres originaires de petites structures, mettant en avant le talent d’auteurs indépendants comme Maria Lorenzo, la réalisatrice de « La Flor Carnivora », qui a tout fait toute seule (ou presque) tout en n’ignorant pas les grosses productions derrière lesquelles se cachent les succès comme « La Dama y la muerte », par exemple.

« Ámár », ton dernier film, sélectionné au Festival l’an dernier, faisait partie de la sélection. Comment as-tu eu l’idée de réaliser cette histoire assez particulière ?

L’idée du film germait en moi depuis bien longtemps. Juste après « La Gallina ciega », je suis allée en Inde. C’est un pays qui m’a toujours fascinée et que j’avais envie de découvrir. Dès que je suis arrivée, j’ai senti les odeurs, contemplé les couleurs et beaucoup de choses ont traversé mon esprit. J’avais besoin de mettre cela sur papier. Comme j’ai l’habitude de réaliser des carnets de voyages, j’en ai fait un. Mais j’avais besoin d’aller plus loin. Ainsi est né le film.

On sent la prédominance du pays sur les personnages.

C’est vrai. L’Inde est un pays où l’on peut perdre la raison, les repères ne sont pas les mêmes. Il n’y a pas de réelles références auxquelles on peut se rattacher. Pour un Occidental, c’est une expérience étourdissante. J’ai voulu parler de cette douce folie, cette perte de contrôle qui nous touche quand on est là-bas.

Quels sont tes projets ?

J’ai un nouveau projet d’animation qui se passe encore en Inde. Ce serait un documentaire avec des enfants atteints du Sida. Cela fait trois ans que je vais là-bas et que je côtoie ces enfants. A chaque fois, ils dessinent ou peignent et c’est cela que j’ai eu envie d’assembler et de mettre en scène.

Propos recueillis et traduits par Marie Bergeret

Article associé : la critique de « Ámár »

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