Bretagne, scénars & courts métrages

Depuis un an, le DVD traînait dans la pile des non vus, non traités, non évalués. Dépoussiéré, “Estran – 21 courts métrages” intègre, une édition plus tard, notre dossier spécial consacré au Festival du Film Court de Brest.

En 1998, apprend-on à la lecture du livret accompagnant ce coffret, le Festival du film court de Brest en est à sa 13ème édition et aucune production régionale ne marque la sélection. Le concours de scénarios Estran naît avec l’envie de faire émerger des auteurs locaux et de faire tourner des films de fictions en Bretagne, genre un peu délaissé en région par rapport au cinéma documentaire et d’animation. Des thèmes sont imposés, des lauréats sont choisis et accompagnés dans la recherche d’un producteur et sur le tournage de leurs films. Des premiers et deuxièmes films apparaissent ainsi. Dix ans après ses balbutiements, Estran compte de cette façon une petite vingtaine de films repris dans ce coffret divisé en chapitres.

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Le projet se veut sympathique. Lié intimement au scénario, il donne à voir du court, se balade entre les années (2000-2010) et promeut le travail de jeunes auteurs, scénaristes comme réalisateurs proches de la Bretagne. C’est un soutien à part à la création comme à la diffusion, les différents programmes ayant été diffusés pendant le Festival de Brest et au Marché du Film de Clermont-Ferrand. Cependant, en s’y penchant de plus près, peu de films de ce coffret marquent véritablement l’esprit. La faute à des erreurs de jeunesse, à des comédies pas drôles (« Le Cadavre qui voulait pas qu’on l’enterre », « Comptes pour enfants ») des faux drames (« Le Secret de Lucie », « Chute libre »), des histoires qui ne tiennent pas la route (« L’Absence de vertige reste un mystère », « Nuit d’hiver ») ? Quelque soit la réponse, seuls quatre films se laissent regarder et apprécier, en toute subjectivité.

Baignade obligatoire d’Olivier Pouteau

Légère comédie de bord de mer, « Baignade obligatoire » évoque l’histoire de Rémy, un fils thésard piégé par son père, maire d’une petite île, le faisant porter volontaire pour être le maitre-nageur de la piscine locale afin d’éviter la démission que lui réclame le conseil municipal. Rémy, lui, n’est pas spécialement enthousiaste face à cette proposition et surtout, il ne sait pas nager. Sa mère dissimule cette information de première importance à son mari et encourage son fils à affronter ses peurs. Rémy se retrouve donc à 25 ans avec une bouée canard et une incitation à utiliser le bien d’autrui, face à l’exigence de son père et la bénédiction de sa mère. Amen.

 

Entre effarement filial et intolérance paternelle, ce film vieux de dix ans, scénarisé autour du thème « Au bord de l’eau… » s’en sort plutôt bien pour donner à son histoire une touche locale et multiplie les dialogues savoureux. Au choix : “Mais vous débloquez à la mairie. Qui est l’ahuri qui a eu une idée pareille ?”, Je ne sais pas trop ce que tu vaux comme maire mais alors comme père… « 
Erémia Erèmia d’Anthony Quéré et Olivier Broudeur

Dans un tout autre registre, se présente « Erémia Erèmia », le premier film d’Anthony Quéré et Olivier Broudeur, les co-réalisateurs de « Dounouia, la vie ». Autour du thème « Demain, j’arrête », se profile une histoire non conventionnelle autour du rapport au corps et de l’effort à l’extrême. Dépouillé de tout dialogue, le film se construit autour du souffle et du corps. L’homme filmé pratique le vélo et la natation, il repousse ses limites, goûte à la liberté, profite de la nature, s’endort nu dans son lit. Le temps d’une pause très physique, les conventions (l’habillement, le travail, l’asservissement, la société) s’éloignent pour esquisser un sourire et un apaisement chez lui.

Film-expérience, « Erémia Erèmia », Prix du Jury à Clermont en 2008, fonctionne autour de plusieurs partis pris redoutables : tout d’abord, la présence d’un comédien, Vincent Deniard, véritable bloc de muscles et de concentration, la particularité apportée au son (éléments naturels, souffle individuel, paroles étouffées), la caméra très peu éloignée de son sujet et le montage alterné (solitude, liberté versus socialisation, étouffement).

Une sauterelle dans le jardin de Marie-Baptiste Roches

Ce titre-ci, de loin le favori de la sélection, s’est lui aussi imaginé autour de la thématique « Demain, j’arrête ». S’occupant plutôt mal de son petit frère Zadig en l’absence de leur mère, Solène, seize ans (voire douze) parfait son bronzage sur la chaise longue du jardin, dans sa commune de ploucs de province. Ici, les attractions se font rares, le passage est inexistant et l’ennui est profond. Lolita esseulée, Solène passe son temps à moitié dénudée, sans que cela attire grand monde, tout juste un anecdotique adolescent du coin. Lorsqu’Antoine, un ami de sa mère, magnifique, viril et bien plus âgé qu’elle fait son apparition devant le pas de la porte, le quotidien de Solène s’éclaircit et son désœuvrement se met par enchantement à disparaître.

Prix de la meilleure première œuvre de fiction au Festival de Clermont-Ferrand 2009 (on comprend aisément pourquoi), le film de Marie-Baptiste Roches percute tout d’abord pour sa sauterelle personnifiée, alias Cindy Colpaert, gamine hyper provocante (la scène où elle indique à Antoine où pourrait se trouver son briquet en se retournant pour montrer ses fesses – “Antoine, poche arrière !”- est juste délectable), ainsi que pour la façon très progressive dont le jeu entretenu par Solène se retourne contre elle, se transforme en piège et la fait accéder au monde dangereux des adultes.

Sortir de Nicolas Leborgne

Le tout dernier film de la sélection, « Sortir », lié au programme « Offre spéciale », le plus récent concours Estran, convoque le temps d’un road-movie la relation tendre et difficile entre un fils malade, ayant décidé de mourir et son père, refusant de le laisser partir, puis l’accompagnant dans son voyage. Rassemblant deux comédiens toujours justes, Bruno Todeschini et Philippe Nahon, « Sortir » parle de l’adieu du fils au père, et non du père au fils, comme l’ont tenté et le tenteront encore d’autres scénarios. Il parle d’euthanasie, sujet toujours compliqué mais finalement plutôt rare dans le court.

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Rester, se quitter, se réconcilier, disparaître pour toujours ou le temps d’aller acheter un paquet de cigarettes, parler des femmes, évoquer le souvenir le plus beau rossignol du Finistère, faire la route, passer le volant, vieillir, disparaître, c’est de tout cela dont parle « Sortir ». Même si la scène de fin aurait pu gagner en clarté, on est touché par ce film qui doit beaucoup au couple formé par Todeschini et Nahon, rares mais précieux au cinéma français.

Katia Bayer

Consulter les fiches techniques de « Baignade obligatoire », « Erémia Erèmia »« Une sauterelle dans le jardin »« Sortir »

Coffret DVD édité par la Cinémathèque de Bretagne et l’Association Côté Ouest

Le Concours Estran sur la Toile

 

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