Ceci n’est pas un film

Vendredi 10 décembre 2010, entre deux séances de compétition potevines, Stephen Torton, membre du jury et assistant de Jean-Michel Basquiat à l’époque, présentait une séance spéciale dans un français teinté d’accent américain. « One Day on Crosby Street », document rare de 23′, tourné en 1982, projeté actuellement au Musée d’Art Moderne de Paris, montre le pionnier de l’art contemporain au travail, en pleine création, face à sa peinture.

L’histoire de ces images est assez étonnante, et Torton les recontextualise (« Tu ne peux rien dire sur Basquiat sans dire son contraire »). Pendant un mois, il a été l’assistant du jeune prodige à la réputation sulfureuse : il montait ses châssis, préparait ses cadres, le prenait en photo, jouait accessoirement le rôle de grand frère, trainait en discothèque et allait manger chez Warhol avec lui.

basquiat

En septembre 82, il débarque à Crosby Street (quartier de Soho), dans le loft de son boss âgé de 21 ans, avec une caméra de télévision et filme le graffeur en train de peindre plusieurs tableaux, Jawbone of An Ass, One Hundred Yen, One Million Yen et Napoleon. Pour l’occasion, Basquiat, clope au bec, arbore un pull marin à la Picasso tombant sur l’épaule. Une musique contemplative résonne dans l’atelier. (« S’il voulait speeder, c’était Ravel, si on voulait danser, c’était James Brown »). Basquiat semble faire abstraction de la caméra. Il tient son pinceau du bout des doigts, a le trait sûr, prend sa main comme modèle blanc sur fond rouge, peint vite, spontanément, sans passer par le médium de la pensée (« on a l’impression qu’il savait où il allait dans les tableaux »). La caméra le filme de dos en train de peindre, le résultat est d’ailleurs plus axé sur sa peinture et sur son travail que sur lui-même, rappelant « Le Mystère Picasso » de Clouzot.

Les images minimalistes de « One Day » sont brutes, non montées, sans mouvement de caméra, en plan fixe, telles qu’elles étaient en 82. Raison pour laquelle leur auteur considère que ce film est un non-film. Il n’empêche que les seules images qu’on ait aujourd’hui de Basquiat sont des clichés figés ou des interviews télévisées. Celles-ci montrent l’artiste au travail, dans l’action, le mouvement, l’intimité, l’effacement (« Un tableau ne pouvait pas être un compromis. Si quelque chose le gênait, il fallait l’effacer »).

À l’époque, Torton a filmé Basquiat sans but, pour immortaliser, fixer l’instant. Il n’avait jamais revisionné ces rushes jusqu’à ce qu’il les retrouve par hasard chez sa mère, sur une K7 sur laquelle étaient écrits les mots « À effacer ». Sauvé de justesse, ce portrait inédit a, 28 ans plus tard, une tout autre valeur, celle de trace, de mémoire. Une trace qui est curieusement mal mise en valeur au Musée d’Art moderne qui consacre pourtant une rétrospective à Basquiat : les images de « One Day on Crosby Street » sont projetées à l’extérieur de l’exposition, à proximité des… toilettes. « Le film est séparé des tableaux. Dommage, c’est un tableau vivant, il devrait être à côté d’eux, projeté comme une œuvre d’art », regrette son auteur.

Katia Bayer

4 réflexions sur “ Ceci n’est pas un film ”

  1. Bonjour, ce documentaire a t il été édité ? Est il possible de l’acheter quelque part ?

    Hello, is that documentary has been release as a dvd ? Where to buy it ?

    merci/thank you

  2. Bonjour/Hello Ed,

    A ma connaissance, le film n’a pas été édité en DVD. Présenté au Musée d’Art Moderne et au festival de Poitiers, oui. Après… Peut-être en cherchant sur YouTube & co, tu auras un peu de chance. Bonne recherche à toi…

  3. J’ai eu la chance de rencontrer tout à fait par hasard Stephen Torton il y a quelques années à St Tropez. Il m’avait raconté sa collaboration avec Basquiat et notamment l’anecdote suivante :
    Lors de sa collaboration, un jour Basquiat lui offre une toile qu’il ramène chez lui. Peu de temps après, Basquiat lui dit qu’il manque de supports pour peintre. Totalement désintéressé (à l’époque…) Torton lui ramène la toile pour répondre à son besoin et se retrouve du coup sans son « cadeau ». La collaboration prend fin, quelques années passent. Après le décès de Basquiat, il en parle au père de l’artiste espérant récupérer une œuvre, en vain…
    Pour se consoler (quelque peu aigri) Stephen Torton faisant référence à la drogue dont il était accro aussi à l’évoque me dit : Basquiat est mort et je suis vivant.

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