Lia Bertels : « Il m’arrive d’animer des trumpfs dans ma cuisine ! »

Lia est à l’image de ses films, un feu follet, une étincelle, légère, toute légère. Vivante surtout… Lia s’agite, explique, manque de renverser un verre, le rattrape au vol, esquisse un geste. Et si, comme elle aime à le dire, son métier n’est pas de parler mais d’animer, elle s’anime aussi très bien quand elle parle.

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Pourquoi as-tu choisi d’entrer dans une école d’animation ?

C’est un peu banal de dire ça, mais j’ai toujours adoré dessiner depuis que je suis toute petite. J’avais un univers bien à moi. Je me souviens que j’ai écrit mon premier scénario de film à l’âge de dix ans ! Il y avait des dialogues et tout se passait dans le noir, il y avait du suspens… Bref, j’aimais bien imaginer des histoires.

Plus tard, pouvoir lier les dessins, le cinéma et la musique, c’est ce qui m’a séduite dans l’animation. Imaginer un personnage et pouvoir le faire vivre, c’est quelque chose de vraiment magique !

Pourquoi as-tu choisi La Cambre ?

Je suis bruxelloise… J’ai un peu hésité entre l’Erg et La Cambre, et j’ai choisi La Cambre. Ce qui me plaît, c’est que dans cette école, on apprend beaucoup par soi-même et avec les autres étudiants. On est suivis, mais pas dirigés, donc pas formatés. On nous demande aussi d’être autodidactes, curieux. Du coup, c’est très enrichissant.

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Avec quels films as-tu découvert le cinéma ?

Je ne suis pas vraiment cinéphile, je découvre des choses un peu comme ça, souvent grâce aux gens qui me disent « Lia, tu devrais voir ça, je suis sûr que ça va te plaire ». Je fonctionne plutôt aux impressions, aux émotions. Le film qui m’a vraiment marquée quand j’étais toute petite, c’est le moyen métrage d’Albert Lamorisse, « Le ballon rouge » qui est entièrement en noir et blanc, sauf le ballon, qui est rouge. Ce film m’a vraiment fait rêver et m’a donné envie de faire rêver les gens.

Je me souviens aussi d’une cassette de petits courts métrages en italien. J’ai dû les voir mille fois. Comme je suis à moitié italienne, ces films étaient un peu mon petit jardin secret. Il y avait surtout une histoire de baleine, chanteuse d’opéra, une histoire très, très triste. D’ailleurs, je rêve encore très souvent de baleines…

C’est pour ça qu’une baleine passe sans raison dans ton premier film, « Micro-dortoir » ?

Sûrement oui ! C’était au moment où l’enfant qui raconte son rêve hésite, ne sait pas quoi dire. Une baleine passe, pourquoi pas ? J’adore les baleines !

D’où est venue cette idée d’utiliser un enregistrement où des enfants racontent leurs rêves ?

C’est une amie, Justine François, qui avait enregistré des enfants de 6 ans dans une classe. Un jour, elle me dit « Ecoute ça, je sais que ça va te plaire ». J’ai écouté, et tout ce que racontaient les enfants m’inspirait des images. Quand je les ai entendus raconter leurs rêves, j’ai vraiment eu envie de les animer. J’ai voulu mettre mon imagination au service de la parole des enfants. J’ai choisi un petit extrait, j’ai mis mes écouteurs, je me suis assise devant mes papiers, et j’ai presque fait le story-board en 3 minutes trente ! J’exagère un peu, mais ce n’est pas loin de la vérité.

J’ai fait ce film très vite. Je change souvent d’avis, je commence quelque chose et ça ne me plaît plus. Tout d’un coup, j’ai un déclic, et ça se fait (presque) tout seul. Il s’est passé des choses incroyables avec ce film. Je l’ai montré aux enfants, et c’était magnifique de les voir le regarder ! Et puis, il a été sélectionné dans les festivals, il a voyagé partout, en Italie, et même jusqu’en Corée… Il a voyagé plus que moi, j’en suis presque jalouse.

Ce succès t’a-t-il mise sous pression pendant la réalisation de ton deuxième film « Ceci ne vous regarde pas » ?

Oui, d’ailleurs, je le considère comme une expérimentation, pas vraiment comme un film. L’idée de départ était de faire une sorte de documentaire animalier sur des animaux qui n’existent pas. « Ceci ne vous regarde pas » est l’inverse de « Micro-dortoir ». Dans « Micro-dortoir », je suis partie de la parole pour créer des images, alors que pour « Ceci ne vous regarde pas » je suis partie du dessin, et j’ai demandé à des gens de commenter ce qu’ils voyaient. J’ai même voulu le faire avec des enfants, mais cela ne marchait pas vraiment. Finalement, j’ai opté pour un commentaire abstrait, presque inaudible. Le spectateur doit tendre l’oreille pour entrer plus intimement dans ce monde.

« Ceci ne vous regarde » montre des animaux, la nature, et il ne se passe rien. Il n’y a pas de message écolo là-dedans ! Je pensais au départ faire une installation, placer les images dans de petites boîtes que l’on aurait pu observer par de petits trous, ou encore faire une minuscule projection sur un mur que l’on aurait pu regarder à la loupe. Finalement, en l’envisageant au milieu d’une projection, entre d’autres films, je trouvais qu’il prenait sa place, comme une espèce de pause. C’est un film qui se contemple, tranquillement…

Tes deux films utilisent la même technique.

Ce qui m’intéresse, c’est la vidéo et le dessin. Le travail en volume, animer les marionnettes, ce n’est pas pour moi. Il y a souvent, dans l’animation en volume, un côté très sombre dans lequel je ne me reconnais pas du tout.

Bon, il m’arrive quand même d’animer des trumpfs dans ma cuisine !

Des trumpfs ?

Oui, c’est un petit personnage avec un long nez qui est un peu ma mascotte et que j’appelle trumpf. Il y a un trumpf dans « Ceci ne vous regarde pas ». Le trumpf commence à être très connu dans mon cercle d’amis.

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Il y a une grâce incroyable qui se dégage de tes films. Et aussi un côté un peu magique, toujours joyeux.

Je crois que cela tient à ma manière de travailler qui est plutôt spontanée. La technique, c’est fondamental, mais je ne m’encombre pas de l’idée d’une technique parfaite. Au contraire, j’aime aussi les accidents, un bras ( ?) qui est mal mis etc. Ce côté « mal fait » donne du corps, ajoute parfois au charme de l’ensemble, et s’intègre bien au rythme donné. Un côté « c’est comme ça que c’est venu, c’est comme ça que ça doit être ! ».

J’ai besoin de trouver du plaisir à ce que je fais. Pour moi, l’animation sert à faire rêver, et pas forcément à délivrer un message. Enfin, on veut toujours faire passer quelque chose, mais ma façon, c’est la légèreté, l’humour.

Tout ce temps laborieux passé à dessiner, déchirer, recommencer, j’ai envie que cela fasse du bien aux gens, qu’ils s’amusent un peu. Et puis, on dit souvent que les animateurs se dessinent toujours un peu eux-mêmes. Attention, je ne suis pas en train de dire que je suis gracieuse, mais mes films me ressemblent, et les personnages aussi. Les gestes des personnages sont aussi les miens. Quand on travaille sur un film, on cherche les mouvements en se regardant dans un miroir. J’ai beaucoup fait l’ours qui se retourne, couchée dans mon appartement ces derniers temps !

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Tu as aussi participé à un film de fiction de l’INSAS, « Sredni Vashtar » ?

Oui, Alana Osbourne avait besoin d’un moment animé dans son court métrage de fin d’études. J’ai créé un personnage, une sorte de furet revisité, en encre de chine. Dans le film, il apparaît comme une ombre sur un mur. J’ai beaucoup aimé ce travail parce qu’il faut se mettre dans la tête du réalisateur tout en gardant sa patte. C’était une très belle collaboration. C’est ce que je veux faire en sortant de l’école, travailler en équipe. On avait pensé faire un long métrage tous ensemble à La Cambre, une comédie musicale, mais ça ne s’est pas fait malheureusement.

Encore un an à La Cambre, et te voilà partie dans les grands projets ?

J’espère… Parfois aussi je me demande pourquoi je fais ça. C’est tellement de travail pour quelques secondes qu’il m’arrive de me dire « je veux être coiffeuse ! », un truc concret, rapide ! Quand tu fais de l’animation, il faut avoir conscience que t’as choisi de te faire chier dans ta vie, quoi ! (rires) Non, mais j’aime beaucoup l’animation !

Propos recueillis par Sarah Pialeprat

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