Nicolas Schmerkin : “Ce n’est pas parce qu’un film est expérimental qu’il est chiant, non regardable, et qu’il doit rester dans un tiroir.”

Depuis bientôt dix ans, Autour de Minuit produit des films curieux, hybrides, expérimentaux, parfois drôles, souvent étonnants. Que ce soit sur un DVD de Repérages, en salle à Clermont-Ferrand ou lors d’une carte blanche à Anima, les films de Hendrick Dussolier, Luis Nieto, Simon Bogojevic-Narath, ou plus récemment Ondrej Svadlena intriguent. Rendez-vous pris avec Nicolas Schmerkin, producteur en chef d’ADM, quelques jours avant la remise des Oscars pour lequel « Logorama » est nominé dans la catégorie animation.

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Repérages et les rencontres

La création m’a toujours plus attiré que la partie théorique et critique. J’ai monté la revue Repérages en 98, en attendant de me lancer vraiment dans la technique. Grâce à Repérages, j’ai pu rencontrer des gens comme Philippe Bober, un producteur et vendeur de longs, avec qui j’ai commencé à travailler en 2000. Parallèlement, j’ai fait du montage, notamment sur « Japón » et « Bataille dans le ciel » de Carlos Reygadas, et à sa demande, j’ai monté un département de ventes internationales de courts métrages. Je suis resté presque quatre ans chez lui, et en parallèle, j’ai monté ma boîte pour faire des travaux de production de bandes-annonces, des bonus DVD, et un peu de réalisation pour le magazine Court Circuit sur Arte. Au départ, Autour de Minuit me servait plus à fabriquer des choses personnelles, et progressivement, je m’en suis servi car je me suis beaucoup intéressé à l’animation, à l‘expérimental, et aux nouvelles technologies balbutiantes au début des années 2000.

Un premier film

Un jour, à l’anniversaire d’un ami commun, j’ai rencontré Hendrick Dusollier qui était aux Arts-Décos. Il m’a dit : “J’ai un projet de film, je n’ai jamais fait de cinéma, je ne sais pas trop comment ça marche. Est-ce que tu sais comment je pourrais trouver 5.000 euros pour acheter un ordinateur ?”. Le film en question, c’était « Obras » qui partait d’un projet de fin d’études sur les mutations urbaines à court, long et moyen terme. Hendrick m’a montré des photos. Il avait déjà fait beaucoup de prises de vues pendant deux ans dans des quartiers en destruction. Son projet m’a beaucoup plu. J’ai tout de suite compris que le boulot du producteur, c’était juste de retransmettre aux potentiels financiers la même excitation et la même envie. La clé, c’est d’abord d’être convaincu par le projet. On a lancé la production d’« Obras », en 2003. C’était le premier film produit par Autour de Minuit et le premier film du réalisateur. Mon objectif, c’était que ce soit un film un peu prototype, qu’on puisse profiter des nouvelles technologies et des nouveaux outils, qui jusque là étaient réservés aux graphistes qui bossaient dans des grosses boites de postproduction la nuit, et qui étaient totalement inaccessibles aux jeunes artistes. Au même moment, en tant que lecteur dans de nombreuses commissions, j’entendais de la part des décideurs une volonté de voir des projets différents, avant-gardistes. Le challenge a été alors de mettre « Obras » dans les rouages du système (CNC, télés, régions) sans scénario, avec juste une note d’intention et un synopsis.

À tâtons

Hendrick venait plus de l’artistique et du graphisme, et moi, du cinéma et de la critique. Quand on a déposé le projet, on n’avait pas glissé le sacro-saint scénario, juste un vague synopsis de ce que pourrait être l’histoire du film. « Obras » s’est vraiment créé pendant la fabrication. Au moment où on s’est mis devant les machines, on ne savait pas si on allait pouvoir faire le film qu’on voulait. À l’époque, on ne maîtrisait pas les outils, on a fait plein de tests et de recherches. Le premier test date de 2002 et le film a été achevé en mai 2004. On a tout appris pendant ce film. Je me souviens d’un passage de dix secondes qui prenait quatre jours de calcul avant d’être visionné. Aujourd’hui, ils nous prendrait peut-être moins de 30 minutes. Rétrospectivement, on en rigole, mais on bute encore aujourd’hui sur de nouveaux problèmes. On essaye toujours autant de pousser les logiciels et détourner la technique dans un but artistique.

Un petit grain

Une fois terminé, « Obras » a été un succès en distribution : plus de 150 sélections, une trentaine de prix, il a même été nommé aux Césars ! Quand on n’a jamais été aux Césars, on dit toujours qu’on s’en fout. Mais quand on y est avec un film pareil, underground et expérimental, on se dit qu’on a peut-être réussi à faire bouger le curseur de la “planète cinéma”. Être pris en considération par l’Académie des Arts et Techniques, ça veut dire qu’on peut repousser encore plus la marge, l’avant-garde et l’underground. Je ne sais pas si on a contribué à une réelle mutation dans le milieu, mais en tout cas, on a essayé d’y mettre notre petit grain, à la fois dans l’aspect, le contenu, la manière de raconter des histoires mais aussi de les faire. Ce genre de films ne doit pas se faire que sous le manteau, dans une cave. C’est aussi du cinéma donc il n’y a pas de raison qu’on ne puisse pas demander au CNC, à Canal +, à Arte ou aux régions de nous aider.

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Autour de Minuit ?

À l’époque où j’ai lancé Autour de Minuit, j’étais en plein dans Repérages. C’était la grande époque du journal. On sortait tous les mois, et en termes de tirage, on était entre Positif et Les Cahiers. La production, c’était mon deuxième boulot, celui que je commençais le soir, quand je rentrais, donc autour de minuit ! De manière anecdotique et pas du tout réfléchie, c’est aussi l’heure à laquelle sont diffusés les courts métrages en général. En plus dans les milieux de l’animation, du graphisme, et de l’informatique, les gens travaillent plutôt la nuit. Entre la presse et la production de courts expérimentaux, je pense avoir choisi les deux métiers les moins lucratifs et les plus demandés en termes de temps !

Le rôle du producteur

Tout est ouvert, tout me va dans la mesure où je ne suis pas juste là pour chercher de l’argent. J’aurais fait banquier si je devais juste gérer de l’argent, en trouver, et en prêter. Ça ne m’intéresse de faire des films que quand il y a une collaboration artistique et humaine. J’estime que si on travaille avec moi, c’est parce qu’on partage un peu mon point de vue artistique.J’imagine que maintenant, quand les gens viennent me voir, c’est parce qu’ils pensent qu’on a une certaine ligne, une certaine expertise, ne serait-ce que par la force des choses. On a produit une trentaine de films, on commence à comprendre comment ça marche, et on a une certaine vision d’un certain cinéma. Personne ne viendrait sciemment me demander de faire une comédie à chutes avec Jamel Debbouze. Ce n’est pas le genre de cinéma que je saurais et que je voudrais faire.

L’école Bober et le tiroir

Il n’y a pas de raison qu’un bon projet avec un bon réalisateur ne se fasse pas. Ca, c’est l’école Philippe Bobert: le moteur du projet, c’est l’envie, le désir, et le projet en lui-même. Et pas une subvention. C’est se dire : “ce film-là doit exister, il n’y a pas de raison qu’il n’existe pas”. Après, c’est toujours difficile de toute façon de faire des courts. Nous, on dépend beaucoup des machines, des relations humaines entre le réalisateur et l’équipe, et entre le réalisateur et le producteur. Un film, c’est de toute façon une somme de galères, rien ne se passe jamais parfaitement, mais l’idée c’est d’y arriver sans qu’il y ait trop de casse. Une fois fini, il y a la partie distribution. Ça ne sert à rien de faire un bon film si derrière, il n’y a pas de “service après-vente” (les festivals, les ventes télé, la promotion du film, …). On se démène pour que le film soit le plus vu possible. Ce n’est pas parce qu’il est expérimental qu’il est chiant, non regardable, et qu’il doit rester dans un tiroir.

Evolution d’un mot, évolution des mentalités

Je pense que le mot “expérimental” a toujours fait peur et fera toujours un peu peur, mais ce genre de film a du succès, donc les choses ont clairement changé. Ce cinéma n’existait pas il y a dix ans. Il a commencé à apparaître en 2002-2003, d’abord grâce à l’initiative de francs-tireurs. Quelque part, tout a bougé en dix ans. Internet y a beaucoup contribué, les écoles de cinéma aussi (Arts-Décos, Sunpinfocom, …), et des festivals comme Nemo ou Clermont-Ferrand ayant intégré l’expérimental dans leur programmation, ont largement favorisé la connaissance de ce genre de films et le changement des mentalités. Mais ça vient aussi du fait que ce genre d’images a commencé à être rapidement récupéré comme toujours par le clip, la publicité, et le long métrage.

Luis Nieto

J’ai vu son film de fin d’études, « Carlitopolis ». Je l’ai appelé, on a sympathisé, et on s’est dit qu’on allait faire des bêtises ensemble. Du coup, on a fait un remake de « Carlitopolis » pour pouvoir le passer en 35mm, et d’autres performances. Nieto, c’est un artiste assez complet. Il joue dans ses films, fait des essais spéciaux, de la pub, des clips, de l’animation, … C’est un de ceux avec qui je m’implique le plus, parce qu’il avide de collaborations. Quand il est venu me voir en me disant qu’il avait un projet de série [Les leçons du Professeur Nieto] avec un prof délirant ayant comme assistant un chimpanzé, je n’ai pas hésité pas une seule seconde. D’autres auraient dit : “mais tu es complètement fou. Et avec un singe, en plus ! “ Avec Nieto, en tout cas, on s’est toujours amusé à faire des trucs rigolos. J’aime bien comment il se positionne entre le vrai et le faux, entre le rire et le malsain. En plus, c’est un magicien au travail. Il met ses gants et il commence à jouer avec Adobe After Effects, un logiciel dont il n’a jamais appris les bases. Je le vois faire des trucs assez fascinants, en autodidacte bidouilleur. On a l’impression de voir Tom Cruise s’affairer dans « Minority Report » !

Simon Bogojevic-Narath

Avec Simon, c’est totalement différent. Il est à Zagreb. Je ne peux pas être là tous les jours quand on produit ou coproduit un film. Ce qui m’a séduit chez lui, c’est la maîtrise technique, l’invention visuelle. J’avais eu un coup de cœur pour « Plastycat » à Annecy. J’avais été voir Simon à la sortie de la séance en lui disant que j’avais envie de travailler avec lui. On a pris « Plastycat », puis « Leviathan » en distribution, ensuite, on a coproduit « Morana ». Il m’a proposé un quatrième film, mais j’ai dû décliner pour une question de calendrier. J’espère quand même prendre son film dans le catalogue, parce que j’aime bien travailler avec des auteurs comme Simon sur l’ensemble de leur œuvre. Lui, il a vraiment une vision globale. Même si ils sont tous différents, « Plasticat », « Leviathan », et « Morana », forment une espèce de trilogie de l’apocalypse et du chaos. Pour moi, ce type es vraiment un auteur. Il est fascinant, et en plus, humainement, il est adorable.

Ondrej Svadlena

Je suis impliqué dans la programmation du festival Némo, à Paris. Lors d’une édition précédente, on a présenté le précédent court d’Ondrej, « Sanitkasan » qu’on trouvait assez fascinant, et on qu’a mis dans un DVD Repérages. On a commencé à s’envoyer des mails, je lui ai demandé si il travaillait sur un nouveau projet, et il a m’a envoyé des visuels et des animatiques de « Mrdrchain ». Au départ, j’étais dans la même position que pour Simon. Je ne pouvais pas concrètement lancer une coproduction, mais je lui ai proposé de distribuer son film. J’ai quand même suivi le projet, et au final, je lui ai dit que ça valait vraiment la peine de finir le film pour Clermont. Donc on est entré en coproduction, mais c’est un film qu’il a fait tout seul en République tchèque, sans structure derrière lui, à l’ancienne. Le jour, il travaillait dans une boîte de postproduction et la nuit, il bossait sur « Mrdrchain ».

Le profil de Logorama

Quand les gens d’H5 (François Alaux, Hervé de Crécy et Ludovic Houplain) sont venus me voir fin 2004, ils avaient déjà soumis leur projet à leur producteur de pubs qui avait décliné leur offre, car ils ne comptaient pas détourner les logos des marques. Moi, j’ai dit oui tout de suite. Ça m’a immédiatement rappelé « Fast Film» de Virgil Wildrich, un film que j’avais co-produit. Même si « Fast Films» est plutôt un hommage aux films hollywoodiens, les deux films détournent les codes de la course poursuite et du film d’action américain et pausent des questions juridiques par leur matériau de base (des extraits de films, des logos de marques connues).

« Logorama » n’est pas un film basiquement anti-capitaliste ou anti-logo, il comporte une critique sociale et consumériste dans la même tendance que No logo, mais avec le principe inverse. Tout est logo, mais on ne s’en rend plus compte. Dans le film, au bout d’un moment, on ne suit plus que l’histoire et les personnages en faisant abstraction du reste, à savoir les logos. François Alaux, Hervé de Crécy et Ludovic Houplain sont graphistes. Ils ont fait des quinzaines de clips et de pubs, mais « Logorama » est leur premier film. Tous les jours, ils sont soumis à des contraintes de marques et de clients. En interview, ils parlent d’un droit de réponse, et pas d’un film anti-marques. Le côté rebelle, politique et subversif du film, n’est pas ce qu’il dit, mais le fait qu’il existe malgré le risque des poursuites.

Bonne pub, mauvaise pub

Les auteurs ont fait un casting de 30.000 logos avant de trouver exactement ceux qui correspondaient à leur histoire Au final, 2.500 marques ont été utilisées pour ce film, sans qu’on en demande les droits. Si on l’avait fait, on serait encore en train d’attendre des réponses, et on aurait juste glané dix pauvres logos. Ce film, soit on le faisait sans l’avis de personne soit on ne le faisait pas. On a marché sur des œufs, mais jusqu’ici, tout va bien. On a d’abord envoyé le film à Cannes [où il a été sélectionné à la Semaine de la Critique], puis à d’autres festivals. Maintenant, il est sélectionné aux Oscars. Si jamais il a la statuette, je pense qu’il sera encore plus protégé. À ce stade, ce serait absurde que les marques commencent à attaquer le film. Ca leur ferait de la très mauvaise presse, et ça ferait encore plus de pub pour le film.

L’avis des marques

On a eu quelques retours. Sans avoir vu le film, Cash Converters nous a dit qu’on avait compris l’esprit de l’entreprise, et nous a remercié de les avoir mis à côté des grandes marques. Par contre, la semaine dernière, on a reçu un mail du zoo de Los Angeles qui disait ceci : “honnêtement, les gars, si vous nous aviez demandé avant la permission, on vous aurait dit non. Mais on est content de voir que le zoo est gentil avec ses pensionnaires et que le géant vert dit qu’il ne faut pas molester les animaux !”

Propos recueillis par Katia Bayer

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Consulter les fiches techniques de Carlitopolis, Leviathan, Obras, Logorama

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