Simon Bogojevic-Narath. L’animation, la métaphore

Simon Bogojevic-Narath est peintre, vidéaste, et animateur, en Croatie. ll y a deux ans, son film « Leviathan »  a été distingué à plusieurs reprises, notamment à Clermont-Ferrand (Meilleur Film d’animation, Mention du Jury Jeunes). À la cinquième fête de l’animation de Lille, il représentait le studio d’animation Kenges spécialisé dans la 2D/3D et les effets spéciaux. Rencontre avec un peintre du mouvement.

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Quels films t’ont intéressé, plus jeune ?

Les films qui m’ont influencé le plus, enfant, sont des films de génération (« Star Wars », « Indiana Jones », etc), mais ceux qui m’ont fait penser sérieusement au cinéma, ont été les films expérimentaux de Man Ray, Buñuel, etc. Ces films qui m’ont fait penser que le cinéma pouvait être autre chose qu’un divertissement; ils m’ont fort impressionné en termes de langage cinématographie, et de structure de narration.

Tes références sont européennes et américaines. Les cinéastes croates t’ont-ils également marqué?

En Croatie et plus globalement en ex-Yougoslavie, il y a eu de très bons artistes vidéo. Un en particulier, Vladimir Kristl, a été très important à mes yeux. Artiste, peintre et animateur, il a été un des fondateurs de l’école d’animation de Zagreb. Ses animations étaient très visuelles et éloignées du monde de Disney.

À quel moment l’animation est-elle apparue dans ton parcours ?

L’animation est apparue plus tard dans ma vie. Après avoir étudié la peinture aux Beaux-Arts, j’ai commencé à faire des vidéos d’art et des installations vidéo. Si je me suis intéressé à  l’animation, c’est grâce à mon bagage expérimental et à l’accessibilité technologique. À l’époque, c’était très compliqué de se lancer dans l’animation. Les équipements étaient très chers et hors de portée, mais à la fin des années 80, les ordinateurs sont arrivés. Ils étaient assez élémentaires, mais nous pouvions nous les procurer aisément, et travailler sans dépendre  des studios. Au même moment, en tant qu’artistes, nous essayions de voir quelle étaient les limites de la peinture, et si il était possible de peindre au-delà. Nous nous sommes tournés vers les images en mouvement, parce qu’il y avait une multitude d’idées visuelles à expérimenter. C’est ainsi que je suis passé de la peinture à l’animation.

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Dans tes films, tu privilégies un univers sombre, chaotique, apocalyptique…

On peut dire la même chose de l’univers de Terry Gilliam, et pourtant ses films sont pleins d’humour. La lecture d’un film reste toujours subjective : il y a autant d’interprétations que de spectateurs, au final.

Plusieurs de tes films s’inspirent de livres anciens et de cultures très éloignées. Pourquoi ce choix?

Je suis très conservateur (rires)! J’adore les livres anciens, je trouve qu’ils traitent de sujets très contemporains. Mon sentiment est que nous vivons dans une époque très rapide et superficielle, et que nous ne prenons pas le temps de considérer avec justesse ce que ces auteurs-éclaireurs ont écrit, il y a plusieurs centaines d’années, sur la société. Celle-ci change peut-être beaucoup, mais certaines choses sont immuables.

Qu’est-ce qui t’a intéressé dans le livre de Thomas Hobbes, Le Leviathan ?

J’ai eu envie de traiter un sujet sérieux avec un humour noir. Les prémisses du livre de Thomas Hobbes sont étranges, comme l’idée de s’entretuer si l’État ne nous commandait plus. Je ne suis pas d’accord avec ce concept, mais j’ai trouvé intéressant de transposer cette réflexion, dans une société individuelle et organisée, avec des moyens audiovisuels. En tant qu’artiste, ça m’intéresse de creuser du côté de ce qui n’est pas très beau, et de secouer le public visuellement, notamment à travers les métaphores.

Comment as-tu travaillé sur ce projet ?

Sur «Le Leviathan », je n’avais pas de storyboard très détaillé, comme ce fut le cas sur « Plasticat » et « Morana ». J’avais juste noté des sensations que je cherchais à atteindre. Nous étions cinq personnes folles et lunatiques à travailler sur ce projet, pendant deux ans. En ce qui concerne la production, l’avancement du projet a été très lent et très peu professionnel car nous ne respections jamais les deadlines. Un vrai désastre !

Quelles étaient tes références esthétiques, au moment du film ?

Ce qui m’a marqué, ça a été cette image de l’État, composée de nombreux individus, qui n’est autre que la copie du frontispice du livre de Thomas Hobbes. Elle sublime tout le contenu du Leviathan, elle est effrayante, mais cela a été vraiment très intéressant de l’animer, de la faire bouger, avec toutes les personnes qu’elle comporte. Quand j’ai commencé à faire ce film, je n’avais pas d’idées particulières en tête, j’incorporais des réflexions au fur et à mesure, comme un puzzle.

Es-ce que le conflit en ex-Yougoslavie a influencé ton travail ?

Il y a des guerres, certes, mais elles ne touchent pas tout le monde. Quand Zagreb fut bombardé, l’air était chargé, mais d’un autre côté, les gens continuaient à sortir. En 1993, je faisais des installations vidéos avec un groupe d’artistes de Zagreb. Les Allemands étaient intéressés par notre travail, et voulaient le montrer à l’étranger. Le public a été très déçu car nous n’avions pas d’images représentatives de la guerre. Nos installations reflétaient peut-être la situation, mais cela ne se voyait pas à première vue. C’était très étrange, cet accueil. Je pensais, et je pense encore maintenant, que c’est très facile d’exploiter la situation d’un pays en guerre. Cette situation peut paraître exotique aux yeux des autres. La Croatie a été attaquée, c’est vrai. Certaines personnes ont souffert pendant la guerre, et ont tout perdu, mais il y en a d’autres qui n’en ont pas été aussi touchées. Qui suis-je pour juger ? Je fais de l’art.

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Quel est le sujet de ton prochain projet, « The flowers of battle » ?

Ce sera un film très expérimental, en 2D, 3D, et stop-motion. Il traitera des libertés individuelles, de la manipulation, du contrôle de la société, et du collectif étatique, à travers l’art éteint du maniement de l’épée. Je compte, comme toujours, utiliser beaucoup de métaphores, et même introduire une nouveauté, des comédiens prêtant leurs voix au film. Et pour ne pas changer, je me base sur un livre ancien, un manuscrit, Flos Duellatorum, écrit en 1410.

Tu as fait cinq courts métrages. Qu’est-ce qui t’intéresse dans ce format ?

Je me sens plutôt à l’aise avec le court métrage. Celui-ci me permet d’être libre artistiquement. Je peux faire ce que je veux, sans compromis.  C’est une situation idéale pour moi. Je n’aurais peut-être pas pu faire ce que j’ai fait sur « Leviathan » ou « Morana » si j’avais dû l’envisager sur un format long. Ça aurait juste été impossible et trop cher.

Quelles sont les structures existantes pour le court métrage d’animation en Croatie ?

Nous avons deux écoles d’animation, l’une à Zagreb, l’autre, plus récente, à Split, où je torture les étudiants, avec mon ami Veljko Popovic [réalisateur de « She who measures »] (rires)! Nous avons un excellent festival expérimental, 25 FPS, et des grands studios obsolètes, dont Zagreb Films, qui date des années 50 et qui a du mal à se renouveler. Personnellement, j’attends beaucoup de la jeune génération.

Propos recueillis par Katia Bayer

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