Etudiants versus Cinéastes

Leurs films ont été sélectionnés à Clermont-Ferrand. Ils se mesurent à des pros, alors qu’ils sont encore aux études ou qu’ils viennent à peine d’en sortir. Pourquoi choisit-on une école et pas une autre ? Comment y expérimente-t-on le sentiment de liberté ? En tant qu’étudiant, perçoit-on suffisamment la réalité du métier à venir ? Autant de questions posées à cinq réalisateurs issus de la compétition nationale, internationale et labo.

Tessa Joosse, réalisatrice de « Plastic and Glass ». Production : Le Fresnoy, France (F5)

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« J’ai étudié l’art et la vidéo à Amsterdam. Pendant dix ans, j’ai travaillé à l’opéra et au théâtre jusqu’au jour où j’ai ressenti le besoin de chercher une autre maîtrise. J’avais envie de changer et de me retrouver dans le cinéma. Ce qui m’a vraiment intéressée en entrant au Fresnoy, c’est que la formation dure deux ans et qu’on peut y entrer avec ses propres idées de travail tout en étant suffisamment libre de concrétiser ses envies grâce à des moyens et des outils professionnels. « Plastic and Glass » est mon film de première année. Il marche plutôt bien, encore récemment, j’étais à Sundance. En fréquentant les festivals, je me rends de plus en plus compte que j’ai encore beaucoup à apprendre. Parallèlement à mes occupations, j’ai très envie de faire un film par an. Mon envie de faire du cinéma est plus présente que jamais. »

Ralitza Petrova, réalisatrice de « By the Grace of God » (Par la grâce de Dieu). Production : National Film and Television School, Royaume-Uni (L3)

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« J’ai eu mon diplôme en mars dernier. Avant d’entrer à la NFTS, je me suis renseignée sur l’école, et j’en ai entendu beaucoup de choses positives. Dans cette école, on n’accorde pas tellement d’importance aux références, on est complètement libre de ce point de vue. Ce n’est pas une école qui formate ses étudiants. Par contre, on peut y trouver son style et sa voix, et ça, c’est un avantage formidable. C’est justement pour cela que j’ai choisi cette école qui est une petite communauté très liée qui soutient les élèves, qui respecte et qui nourrit les projets au maximum. Quand on a un projet en tête, on présente son pitch devant la classe et on se bat pour former son équipe parmi les gens de l’école. Mon film de fin d’études, « By the Grace of God » n’était pas très conventionnel. Je n’ai pas trop dû me battre car le projet a intéressé les bonnes personnes, des gens plutôt punk ! À l’école, on a l’habitude d’être le centre de l’attention en tant que réalisateurs, mais ironiquement, quand on en sort, tous les autres trouvent tout de suite un travail, sauf les réalisateurs, hormis ceux qui veulent faire de la télé. Moi, ça ne m’intéresse pas, le petit écran. Je veux faire du cinéma indépendant, je ne suis pas là pour divertir, je ne suis pas un clown. J’ai besoin de liberté. Pour moi le cinéma n’est pas une industrie, mais de l’art ou de la poésie. »

Timur Ismailov, réalisateur de « Bingo ». Production : Nederlandse Film en Televisie Academie, Pays-Bas (L7)

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« Je me suis intéressé au cinéma pour deux raisons. Ma petite amie est néerlandaise et m’a emmené vivre avec elle aux Pays-Bas. Avant cela, j’avais étudié les arts, les lettres, les sciences politiques et sociales en Russie et vu un film hollandais qui m’avait énormément marqué et qui venait de la NFTA. À la même époque, j’écrivais des nouvelles et des scénarios, mais je ne savais pas encore que je voulais devenir réalisateur. Cette idée est venue par la suite. En arrivant à la NFTA, j’ai découvert une bonne école pour les bases et les connaissances pratiques dans laquelle on peut vraiment expérimenter ce qu’on veut. Le désavantage, c’est que les sections différentes (image, réalisation, scenario…) travaillent difficilement ensemble. Parfois, en tant que réalisateur, il faut se battre pour sa liberté créative. À la base, moi, je m’étais inscrit en scénario, mais je ne pouvais pas tourner mon propre film, ce qui était carrément frustrant, du coup, j’ai changé de section et j’ai pu tourné « Bingo ». Cette division imposée entre réalisateur et scénariste est frustrante si on peut prouver qu’on est capable de faire les deux. Là, je viens de terminer l’école, et l’avenir me préoccupe déjà. C’est une profession à haut risque, la compétition est énorme dans l’industrie. Chaque projet peut être le dernier, raison pour laquelle il faut faire de son mieux pour faire le meilleur film possible. »

Gabriel Gauchet, réalisateur de « Efecto Domino ». Production : Kunsthochschule für Medien Köln, Allemagne, Cuba (I3)

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« Au début, je souhaitais faire une école de cinéma. J’avais fait des petits films en tant qu’adolescent et j’aimais l’idée de la liberté. Je me suis rabattu sur une école d’art pour faire ce que je voulais et parce j’habitais en Allemagne à ce moment-là. J’avais besoin d’une école qui me laisse exceptionnellement libre. À la KHM, on te guide et on te conseille, mais on a la liberté de faire tout ce qu’on veut. Sur les films, on fait tout soi-même, du coup, on est moins arrogant et plus respectueux du travail d’équipe. En revanche, on est assez seul parce qu’on écrit son scénario et qu’on monte toute la production soi-même. Dans le cadre de mes études, grâce à un échange d’écoles, je me suis retrouvé à Cuba et l’idée du film est née ainsi. En profitant d’une bourse, je me suis permis de faire un film relativement long (27′), comme je l’entendais. Aujourd’hui, même si il me reste encore un an à prester, je ne me considère pas pour autant comme étudiant. J’ai envie d’essayer de faire des films à petit budget avec une petite équipe d’amis et de collègues. Malgré la liberté totale de l’école, j’ai quand même appris énormément de choses sur la réalité du métier. »

Didier Crepey, réalisateur de « Des poux dans la paille ». Production : Haute École d’art et de design, Suisse (I14)

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« À la base, je suis électricien. J’ai passé dix ans sur les chantiers, et j’ai découvert le cinéma il y a quatre ans en bricolant des petits films dans mon coin. Je n’avais pas de diplôme pour me lancer dans des études de cinéma, mais les Beaux-Arts de Genève ont été plus souples que les autres écoles en m’accordant l’opportunité de me former au cinéma de façon professionnelle. À l’école, j’ai pu m’exprimer comme je le voulais, travailler au feeling, et en même temps, avoir des cadres et des balises. Le cinéma là-bas est perçu comme un travail collectif. En Suisse, il n’y a pas d’industrie de cinéma et la formation n’est pas fragmentée comme en France. Les réalisateurs indépendants font leurs films et s’entraident car ils ont tous différents acquis. Mais avant cela, à l’école, c’est vrai que les apprentis réalisateurs vivent sur une planète dorée. Ils ne se rendent pas compte du monde extérieur, ils n’ont ni producteur ni pression pour les ramener à la réalité. Au contraire, ils ont en leur possession l’argent et le matériel nécessaires pour faire leurs films. On a beau nous en parler, on ne se rend pas du tout compte de la dureté de ce milieu avant de l’expérimenter personnellement. »

Propos recueillis par Katia Bayer

Article paru dans le Quotidien du Festival

Consulter les fiches techniques de « Plastic and Glass », « By the Grace of God », « Bingo », « Efecto Domino », « Des Poux dans la Paille »

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