L’Enclave de Jacky Goldberg

N’entre pas sans violence dans la nuit

De « L’Enclave », présenté à l’ACID (L’Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion), il ne faudrait justement rien raconter, ou à peine, car tout le film, toute sa force, sa réussite, sa magie, réside dans ce fait même qu’on s’y laisse prendre par une économie de moyens renversante. Que la beauté de ce film est justement de tisser de manière très lâche une sorte d’accumulation de moments dans une matière narrative très ténue. Il y a trois séquences dans « L’Enclave ». Il y a trois plans fixes qui viennent se coudre au fur et à mesure les uns aux autres. Et puis il y a un travelling latéral, peu à peu, frontal, qui vient nous frapper au visage et nous terrasse à la fin (preuve qu’un film, lui, n’est sans doute jamais une enclave…).

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Pratiquement rien donc. Excessivement peu à raconter. Jacky Goldberg, plutôt journaliste aux Inrocks jusqu’ici, réalise un premier film d’à peine plus de dix minutes tout à fait saisissant. Quelques plans, fixes, où le temps s’écoule au fil de la lumière d’une journée plus ou moins banale. Ici, une sorte de petit carrefour d’un village. La caméra y revient tout au long de la journée, capte une sorte de train-train paisible et quotidien. Une mob qu’on répare, du linge qu’on étend, un film qu’on regarde le soir sur la télé sortie dans la rue, où l’on devine des poursuites et des revolvers… (où la réalité de la fiction rattrape bientôt la fiction de la fiction). Et un attroupement final face caméra. Comme si c’était de notre côté que quelque chose se passait. Ailleurs, une clairière dans les bois. Vide d’abord, puis pleine d’hommes, surtout noirs, qui y entrent sur la pointe des pieds, qui s’y reposent, parlent une langue qu’on ne comprend pas, échangent de la nourriture, s’enfuient d’un seul et même mouvement aux premiers aboiements lointains. Plus loin, avant, après, la nuit et ses bruits agités, les lampes, les pas, les chiens, les hommes qui courent. Et cette mob, la même, qui trace sa route dans la nuit, qui arrive au début du film, s’égare, réapparaît… Celle qui passe d’enclaves en enclaves. Jusqu’à un autre plan fixe, face caméra, vers nous de nouveau, comme une gifle.

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De ces images, à la fois très arrimées par leur fixité, et flottantes puisque raccrochées à rien, le film se dégage, s’élève doucement, anxieusement, depuis l’enclos que forment ces plans, comme autant d’îlots, liés ensemble de manière presque magique tant ils semblent imperméables les uns aux autres – à tel point qu’on aura le sentiment qu’un personnage vient littéralement d’une autre séquence sauter dans un plan qui ne le concernait pas – et pendant un bref instant, on pourra croire (espérer) qu’il s’échappe du film…

La beauté de « L’Enclave », avec ses plans fixes et son travelling, la puissance de ses hors champs, de ses hiatus et de son déroulement tranquille, c’est aussi de faire surgir, de rendre palpable, un imaginaire collectif. Dans le monde dans lequel on vit, aujourd’hui, un africain qui court dans les bois la nuit est forcément un clandestin qui fuit. Des lampes de poches dans cette même nuit et des chiens qui aboient, c’est forcément des gens – des flics ? – à ses trousses. Un village où le temps passe, ailleurs, juste à côté, c’est un village où les regards se détournent. Il y a là comme les évidences de ce qui traverse notre époque. Avec presque rien, d’une manière extrêmement fine et intelligente, Jacky Goldberg interroge notre regard, à la fois capacité à enclaver et à faire lien, réinventant pour nous notre place de spectateur. Et dans cet art dépouillé du cinéma, où un plan, une image évoque, d’un seul coup, un monde, où le film se tricote en nous dans ses hiatus, cette puissance même nous ébranle qui nous retourne la violence de notre regard en situation.

Anne Feuillère

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3 réflexions sur “ L’Enclave de Jacky Goldberg ”

  1. Franchement c’est un blague ?
    Le décalage entre la critique exalté et les images bien bison de la vidéo sont saisissantes. À croire que l’auteur à rédigé sa critique lui même !

  2. M’enfin ! Mais non ! Je ne suis pas Jacky Goldberg ! Alors, ça, c’est la meilleure ! Phil, je vous le jure, je ne connais pas ce monsieur, je n’ai pas de lien affectif ou financier avec lui, je ne cherche pas non plus à écrire pour les Inrocks (quoi que !!!) et je n’ai pas de films en préparation qui attende un retour d’ascenseur (quoi que bis)… Cela dit, je n’écris jamais que mon point de vue, mon ressenti, et j’aime beaucoup m’exalter. Surtout quand un film m’exalte, en effet.
    Voilà. Comment mieux prouver mon authentique unicité, ma bonne foi de journaliste et la réalité charnelle de ma personne… ? Vous m’invitez à manger ?
    Heu, par ailleurs, Phil, ça veut dire quoi « bison » ???

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