Alessandro Comodin, traqueur du réel

D’origine italienne, Alessandro Comodin a étudié le cinéma à Paris 8 et à l’INSAS. Présenté à la Quinzaine des Réalisateurs, son film de fin d’études, « Jagdfieber » est un documentaire sur la chasse, ses traques, ses rituels, ses gestes, et ses silences. Rencontre avant Cannes.

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Pasolini

Je suis originaire de la région du Frioul, celle où Pasolini a écrit ses premières compositions poétiques. À 19 ans, dans le but de faire un film sur sa poésie frioulane, j’ai rencontré des gens qu’il avait connus. Je me suis d’abord intéressé à l’homme et à sa langue, avant de découvrir ses films, plus tard à l’université.

Parcours

Je n’ai jamais voulu entrer dans une école de cinéma ni faire du cinéma. J’avais des envies, mais elles n’étaient pas vraiment assumées. Je suis parti étudier les lettres à Bologne, et sur place, je passais mon temps à la Cinémathèque. Rapidement, j’ai eu envie d’apprendre le français et de venir en France. Dans le cadre du programme Erasmus, j’ai choisi toutes mes options en cinéma, à Paris 8. À l’université, je fréquentais des passionnés de cinéma qui, au terme de leurs études, prévoyaient de présenter le concours d’entrée de l’INSAS. Comme je en souhaitais pas rentrer en Italie, je l’ai passé aussi, et j’ai été accepté.

L’INSAS

Grâce à l’école, j’ai appris à exprimer mes désirs de cinéma, à les assumer, et à les mettre en forme. Evidemment, j’ai des regrets. Ils sont liés à une conception du cinéma plus classique que j’ai toujours aimée, mais que je n’ai pas retrouvée dans l’enseignement proposé. Je me suis inscrit en réalisation, mais avec le recul, je me dis que j’aurais peut-être dû choisir l’image. Pour ces raisons, j’ai le sentiment que j’ai encore beaucoup à apprendre.

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Cliquez sur l’image pour visionner le film

Jagdfieber (La fièvre de la chasse)

Alors que j’étais en vacances dans le Lot, l’ami qui m’hébergeait m’a parlé des chasseurs du coin, de leurs réunions, et de leurs rituels de manière un peu magique. Cela m’a donné envie de revenir avec une caméra pour les filmer. J’ai découvert la force cinématographique de leur acte et j’ai voulu y consacrer mon film de fin d’études. L’idée que j’avais des chasseurs était complètement romantique, raison pour laquelle j’ai été agréablement surpris de les voir évoluer dans un milieu totalement ordinaire et prosaïque. Ce qui m’intéressait, c’était de voir dans quelle mesure ces gens, en chassant dans ces conditions, pouvaient rejoindre une idée de sacré qui est dans l’acte même.

Bertrand Hell

Au moment des repérages, j’ai fait des recherches sur les essais d’anthropologie existants parce que j’estime qu’il y a beaucoup de parallèles intéressants entre l’approche anthropologique et cinématographique. J’ai ainsi découvert le travail de l’anthropologue français Bertrand Hell. Dans les années 80, il a étudié de près le comportement des chasseurs, dans les Vosges. Dans ses écrits, j’ai trouvé mon titre :  “jagdfieber”.

Filmer la chasse

J’ai eu envie de faire un film de ressenti, et de transmettre la fièvre de la chasse. Au départ, je suivais plusieurs personnes, mais je ne savais pas trop comment m’y prendre. Très vite, je me suis rendu compte que pour des raisons de techniques et de confiance, il fallait mieux être seul à suivre un chasseur. J’ai donc décidé de centrer le film sur deux personnes. Cela a été un double apprentissage : au fur et à mesure que je chassais avec eux, j’ai appris à les connaître et à les filmer.

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Les sujets

J’ai eu de la chance de bénéficier d’un intermédiaire qui m’a introduit auprès des chasseurs, et j’ai été accepté sans trop de difficultés. Même si je suis Italien, j’étais considéré comme le caméraman belge qui faisait un film sur eux ! Je leur ai présenté le projet en leur disant que j’allais les suivre pendant une certaine période et qu’on allait respecter leur travail, tout en faisant le notre. Je leur ai demandé de ne pas me parler et de ne pas regarder la caméra. C’est tout. De mon côté, je n’ai rien fait, je les ai juste suivis. Les deux premières semaines, ils se sont montré méfiants, mais ils se sont vite rendus compte qu’on était là en permanence et qu’on ne prenait pas nos distances avec eux. Si il fallait se lever à 5 heures du matin, manger, boire, ou courir à n’importe quelle heure, on le faisait, on s’investissait complètement. Cela a été une plongée anthropologique totale et un tournage très physique : même si je chassais avec eux, j’ai quand même pris 10 kilos !

Certains chasseurs ne sont pas reconnus dans la version finale. Ils s’attendaient à se voir davantage à l’image, dans des moments de partage, de chasse, de compagnonnage, et de repas. Mais ils ont fini par comprendre que le film correspondait à ma vision personnelle de la chasse.

Galerie de portraits

Le film est composé en grande partie d’individus filmés de dos. J’ai eu envie d’introduire un contrechamp en insérant les portraits d’autres chasseurs, des hommes tout simplement pris dans leur quotidien et leur existence. Ces personnes ont des visages assez purs, assez vieux, marqués par le temps, l’endroit et la vie, qui reflètent un monde qui n’est pas forcément connu mais qui existe, malgré tout à la campagne.

Le montage

À l’origine, le film n’était pas du tout écrit. À chaque fois que je revenais dans le Lot, je regardais mes rushes, je testais des idées, j’étais en recherche. Au début, l’école m’a imposé un monteur avec qui ça ne s’est pas très bien passé. On n’avait pas la même idée du rapport entre monteur et réalisateur. Moi, j’avais besoin de bidouiller, de chercher ma forme, alors que lui, il estimait que tout devait passer par un dialogue. Nos rapports ont été assez difficiles, j’ai terminé le film tout seul.

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Plan final

Je me suis longtemps demandé si je devais garder le plan final, celui d’un sanglier qui charge dans notre direction. On entend les chasseurs qui rigolent, la galère que j’ai eue pendant le tournage. Pour moi, il témoigne d’une fraîcheur qu’il n’y a pas dans le film. J’aimais bien l’idée que le sanglier attaque le spectateur et que celui-ci ressente quelque chose. Des gens de confiance trouvaient que ce plan avait un aspect trop léger, et qu’il était en contradiction avec le reste du film. Du coup, il ne figure plus dans la version finale. Après coup, je trouve ça dommage de l’avoir enlevé. J’y étais attaché.

Cannes

Dès le départ, l’école m’a pris pour un rigolo qui présentait un projet bizarre. Les gens passionnés l’ont soutenu, les autres l’ont descendu. À une voix près, il ne passait pas. Par la suite, l’école redoutait le fait que je ne voulais pas de chef op, mais ils ont fini par l’accepter. On ne m’a pas soutenu, surtout au moment du montage. Au moment de la présentation, j’ai obtenu une note en dessous de la moyenne. Bref, j’ai rencontré plusieurs obstacles. Si mes copains et certains professeurs ne m’avaient pas soutenu dans le projet, je n’aurais pas fait le même film. Plus qu’un film d’école, « Jagdfieber » a été un film de copains et de soutiens. La sélection à la Quinzaine des Réalisateurs, à Cannes, a été une vraie surprise, mais aussi une belle revanche !

Giacomo

Mon prochain projet est un documentaire. Je vais suivre Giacomo, le petit frère de mon meilleur ami. Je désire filmer sa métamorphose. À 18 ans, Giacomo va récupérer l’ouïe et passer son bac. Ce ne sera pas un film sur la surdité, mais un film sur un adolescent qui devient un adulte.

Propos recueillis par Katia Bayer. Mise en forme : Marie Bergeret, Katia Bayer

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Article associé : la critique de « Jagdfieber (La fièvre de la chasse) »

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