Si la perspective d’un moment de détente au bord de l’eau s’avère particulièrement séduisante en cette période de reprise automnale, le film Ceux qui flottent sur la rivière vient radicalement rompre cette promesse de sérénité.À l’occasion de l’annonce des courts-métrages sélectionnés aux César 2027, Format Court vous propose de vous replonger une dernière fois au cœur de l’été avec le nouveau film de Daniel Soares.

Le réalisateur portugais dresse, en à peine un quart d’heure, le portrait d’une société comprimée par les obligations au sein de laquelle les corps se reposent mais pas les esprits. La rivière du titre façonne le récit qui se construit alors par petites séquences comprenant des groupes de personnages (un père et ses filles, un couple de touristes âgés…) Tous profitent de l’eau rafraîchissante et de la chaleur de l’été. Mais, sur la surface de l’eau, flotte un étrange visiteur…
En 2024, Daniel Soares sortait Bad for a Moment, court-métrage déjà imprégné de son ton si particulier et sélectionné en compétition officielle au Festival de Cannes. Il y avait, par ailleurs, reçu la Mention spéciale du court-métrage. Pour l’édition de mai dernier, le réalisateur est revenu sur la Croisette dans la même catégorie avec le fameux Ceux qui flottent sur la rivière. Comme pour son précédent film, il y illustre l’aliénation de notre époque par un cynisme de situation mais aussi une distance presque froide avec son sujet. D’emblée, il est impossible de ne pas reconnaître le talent de Soares pour la composition de cadre. Les couleurs et les décors ressortent magnifiquement et l’on se sent embarqué dans cette nature vivifiante, ces eaux froides et cette forêt luxuriante. Le court-métrage fait d’ailleurs le choix du cadre fixe ce qui permet un regard totalement libre de la part du spectateur mais aussi une attente prolongée. On profite grandement de ces instants en suspens où l’on se demande ce qui se passe. Qu’est-ce qu’il y a au fond du cadre ? Qu’a vu ce personnage dans la rivière ? Soares laisse la caméra tourner pour que ses acteurs puissent maîtriser leurs plans. On ne s’attarde que très peu sur eux mais leur jeu reste, sans aucun doute, l’un des grands points forts du film puisqu’il participe à l’univers très particulier que construit le réalisateur.
En effet, une atmosphère très calme et sereine se dégage du court-métrage. Le bruit de l’eau et de la nature ambiante nous rassure. Mais il y a cette chose dans l’eau, cette chose qui accapare notre regard. La rivière est peut-être le lieu crucial du film mais ce qu’il y a dans l’eau est inhérent à son action. Les séquences le suivent et il bouleverse nos personnages. Est-ce réel ? Est-ce un élément fantastique ? Dans tous les cas, il nous permet de visualiser notre société sous un angle particulièrement critique. Des réseaux sociaux simulant la réalité aux pères délaissant leurs enfants pour leur travail, en passant par des livreurs gardant leur casque connecté lors de la baignade, Ceux qui flottent sur la rivière nous offre une perspective qui, si elle n’est pas toute nouvelle, se révèle tout de même être d’une actualité bouillonnante.

Soares refuse la linéarité. Ses personnages et ses séquences n’ont pas de lien entre eux, si ce n’est l’unité de lieu. Mais c’est précisément ce qui fascine et perturbe dans le même temps. David Lynch disait : “Si vous voulez écrire un film, vous prenez des petites fiches ou des post-it et, sur chacune d’entre elles, vous écrivez une idée. Au bout de 70 fiches remplies, vous avez un film.” Soares visualise parfaitement cette idée de succession d’ambiances et la matérialise visuellement à l’écran dans son court-métrage. Si bien que s’y dégage une mélancolie sensorielle à laquelle nous ne savons quoi répondre. Faut-il être stressé, être triste ou bien reposé ? Tout se mélange rapidement et avec très peu d’éléments à la caméra. Un formidable exploit que réussit le réalisateur portugais.
Toujours est-il que notre mystérieux visiteur, qui flotte à la surface de l’eau, chamboule tout ce petit monde par sa présence et son silence comme un fantôme qui hanterait son lieu fétiche. De gauche à droite, au rythme de la rivière, la vie s’écoule lentement mais, pour ceux qui s’en aperçoivent, le détail ne trompe pas. Un court-métrage avec de nombreuses idées originales et une mise en scène qui fait mouche. L’équipe de Ceux qui flottent sur la rivière se dirige donc vers leur prochaine destination : les César. Mais, en attendant février 2027, vous pouvez toujours (re)découvrir le film sur la plateforme Court-circuit d’Arte.
Melvin Baduel

