Nicolas Fong : « Faire un film, c’est déjà énorme ! Le montrer ensuite à un public, c’est assez fou »

Nicolas Fong vient de remporter le prix des auteurs de la SACD du 45è festival Anima de Bruxelles qui sest achevé le 1er mars dernier, avec son film qui câline, HUGS. Cette année, il a réalisé le spot du festival, a participé au jury jeune public et a suivi son film à Sundance. Il revient avec nous, sur ce qui fait de lanimation un parcours intense et collectif.

Format Court : Habituellement, dans lanimation, tu fais partie de ces gens de lombre qui ne sont pas crédités comme réalisateurs et qui sont nombreux dans un générique.

Nicolas Fong : Oui, c’est ça (rires) ! Je suis animateur et réalisateur et j’ai l’impression que je mets ça un peu sur le même niveau. J’oscille entre les deux, même si je fais plus souvent de l’animation. Mais les deux sont importants, l’un va avec l’autre. Quand je réalise, j’anime. Et quand j’anime, je continue à muscler ma pratique d’animateur, pour pouvoir l’intégrer dans mes réalisations. C’est vraiment une pratique. Si à un moment, tu t’arrêtes, tu ne sais plus comment faire…T’es tout rouillé ! Donc, moi, je n’arrête pas d’animer. J’aime dessiner.

Comment es-tu passé du dessin à lanimation ?

N.F : Je suis citoyen belge désormais, mais je suis parisien à la base. Et en France, il y a cette émission « Court-circuit » sur Arte. Je n’en ratais aucune. Un jour, il y a eu ce reportage sur l’atelier de production de la Cambre, à Bruxelles, avec Guy Pirotte… On y voyait Pierre Lucas aussi, qui essayait de monter des pellicules sur ses grosses machines. Je me suis dit : « Waouh, ça a l’air génial de bidouiller avec de la péloche ». Ça m’a trop donné envie de voir cet atelier où il avait l’air de galérer un peu, et de faire de la cuisine avec des films. Après des études de graphisme à Paris, à l’école Duperré, je me suis dit que j’irais voir à quoi ressemblait la Cambre. J’ai passé le test d’entrée et j’ai été reçu. (…) Ca fait plus de 20 ans maintenant que je suis à Bruxelles. C’est un peu chaotique, la Belgique, mais j’aime bien.

Comment se sont passées tes premières expérimentations danimation sur pellicule ?

NF : L’argentique m’avait séduit, sauf que quand je suis arrivé à l’école, en 2003, tout le matériel était mort. Ils ont donc remplacé tout leur équipement argentique par un parc numérique, je me suis alors lancé corps et âme à faire des films entièrement numériques. Pendant mes cinq années d’études à la Cambre, hormis un peu de stop motion, quasiment tout le monde était sur l’ordinateur. Tout le monde voulait apprivoiser et s’approprier ces nouvelles technologies. Sauf qu’elles étaient balbutiantes et que le numérique peut donner des résultats parfois assez hasardeux. Là, je vois que progressivement les gens commencent à se détacher de ce rapport avec l’ordinateur…parce qu’ils commencent à en avoir un peu marre d’être assis derrière !

Aujourd’hui, avec les intelligences artificielles, il y en a qui ont un rejet vraiment très fort de tout ça. Il y a donc un retour vers quelque chose de plus « crafty », de plus manuel. Et moi-même, c’est ce que j’essaye de faire : de retourner vers le papier. Car, ça fait vingt ans que je suis derrière un ordinateur.

Tu es quand même dans le « manuel » en animant sur ordinateur. Quest-ce que ça change de dessiner sans ordinateur ?

NF : C’est sûr que dessiner ne change pas beaucoup ma position derrière un bureau, c’est vrai. Mais mon dynamisme n’est pas le même derrière un écran que quand je suis en train de dessiner sur papier. Je sais que si je commence à dessiner, je peux être concentré dessus beaucoup plus longtemps que si je suis sur un ordinateur.

Est-ce la première fois que tu es au jury dun festival ?

NF : C’est la deuxième fois. J’ai déjà été juré au festival de Leeds en 2019 pour la sélection courts-métrages d’animation, un an après avoir gagné un prix pour mon précédent film Yin (2017). Ça permet d’avoir une autre lecture, un autre regard sur les films que celui de simple spectateur, parce que l’importance de la mission les ancrent mieux dans ma mémoire.

Cest-à-dire ?

NF : Souvent, tu regardes les films comme si tu consommais des hot-dogs. Tu avales et ensuite tu oublies. C’est un peu triste, vraiment. Je regarde des films et peu de temps après, je ne m’en souviens plus du tout. C’est peut-être un peu égoïste, mais je pense d’abord à moi, à ma perception des films.  Ça me permet aussi et surtout de travailler à savoir pourquoi un film me plaît et d’essayer de pointer pourquoi il y en a qui fonctionnent mieux que d’autres. Le travail de juré, je le fais aussi dans les écoles. Et ça, c’est encore un autre rapport parce que je donne mon avis sur des films d’étudiants. Ça produit encore un autre impact, puisque les films pour un festival comme Anima ont été produits.

Quelle est la différence ?

NF : Et bien, les auteurs qui montrent leur film au festival Anima ont réussi à trouver des financements pour faire le film, et même s’ils n’en ont pas trouvés beaucoup, ils ont réussi à trouver la motivation et les gens pour faire un film et donc d’arriver jusqu’à la fin : c’est déjà énorme !  Le montrer ensuite à un public, c’est assez fou : c’est déjà un accomplissement en soi.  C’est un peu un « chemin de croix », je veux dire par là qu’il y a quand même plusieurs obstacles pour que le film arrive devant nos yeux. En tant que juré, je vais juste être là pour leur dire : « il est super votre film et peut-être que vous allez avoir un prix ». Alors que quand je suis juré pour un film d’étudiant, c’est peut-être leur futur qui est en jeu.  Je leur dis plutôt : « Écoute, là, c’est super ce que tu as fait, tu es bon sur certains points et sur d’autres, il y a des faiblesses. Fais attention donc, si plus tard, tu veux faire des films, il y a des choses qui devraient être améliorées et d’autres sur lesquelles tu as des points forts ». Avec les étudiants, j’essaye justement de ne pas avoir seulement le rôle de juré, mais peut-être aussi celui d’une sorte de « guide », à mon niveau. Je sais qu’ils ont besoin d’un regard neuf d’un intervenant extérieur qui ne soit pas un professeur, et donc sans rapport hiérarchique. Si je peux leur donner des petits tuyaux, j’en suis content, puisque de toute façon, moi, j’arrive à la fin d’un projet.

La chronologie de la production dun film danimation d’étudiants suit celle de lannée scolaire, cest ça ?

NF : Oui, entre septembre et juin, ça fait neuf mois, donc même pas un an.  C’est très court pour un film d’animation. Alors qu’un film produit, ça peut prendre plusieurs années. Il y a souvent eu de nombreuses commissions pour adouber le scénario, les financements, la technique. Quand tu reçois le film, il est déjà passé par plusieurs regards. Pour un film étudiant, les réalisateurs n’ont pas beaucoup de temps et se permettent beaucoup de choses qui ne passent pas au travers des filtres de producteurs ou au crible de commissions ou de chaînes télé. C’est beaucoup plus libre. Dans les films d’étudiants, il y a quelque chose d’assez frais, de plus expérimental en quelque sorte. C’est seulement après, quand ils voudront produire des films qu’ils devront aller sur des rails. Voilà pourquoi c’est dur de juger des films d’étudiants et des films professionnels au même niveau.

Ton dernier film HUGS a déjà un chouette parcours en festival, notamment à Sundance. Peux-tu nous en parler ?

NF : Sundance a été une expérience un peu dingue. En même temps ça faisait sens, puisqu’il s’agit de l’un des plus gros festivals du film indépendant aux États-Unis. Et moi j’ai fait un film auto-produit, sans passer par la case recherche de financement, comme si j’étais encore étudiant. C’est une belle récompense et un sacré honneur. Mais c’était un gros bazar aussi. Quand on était étudiants et qu’on faisait des films, on disait souvent pour blaguer : « on va aller à Sundance ou à Cannes… ». Ça n’arrivait jamais évidemment, et cette blague a duré longtemps. Et puis là, quand c’est arrivé pour de vrai, ça a été un peu surréaliste. Cette sélection à Sundance et mon prix à Anima cette année peuvent jouer sur le parcours du film. Mais, je ne vois pas encore tout à fait les vraies retombées. Des producteurs ne sont pas encore venus avec des mallettes pleines de billets pour me dire : « on va produire ton long métrage » !

Tu as envie de passer au long ?

NF : Ce n’est pas vraiment un rêve pour moi. En tout cas, si je fais un long, je crois que je le ferais un peu à ma sauce. Je vois comment d’autres fonctionnent pour des courts ou des longs, et en général, leur position ne fait pas vraiment envie.

Pourquoi ?

NF : Parce que c’est une question de tempérament. J’ai l’impression que réaliser, c’est surtout être un ou une chef d’orchestre. Il faut gérer des équipes, être dans l’organisationnel. Ça n’est vraiment pas mon délire, ça me fait même un peu peur. J’aime bien travailler tout seul, car j’aime bien animer, dessiner moi-même. J’aime moins déléguer. Si je suis amené à faire un long métrage, j’aimerai travailler comme Sébastien Laudenbach (Linda veut du poulet, La Jeune fille fille sans mains), qui fait quasiment tout, tout seul. Ca changera peut-être.

Outre le financement lui-même, quelles sont les limites dun film danimation auto-produit, selon toi ?

NF : La réelle limite, c’est la durée de réalisation. Quand tu as fait un film auto-produit dans ton coin, effectivement, tu n’as pas de barrières. Ma première réalisation après mes études a été un clip vidéo. Je lui ai consacré un an. Pour mon premier film professionnel, Yin, j’ai mis deux ans. Et pour celui-ci, HUGS, cela m’a pris six ans. Je pense que c’est la limite.

Comment sest élaboré ce film justement ?

NF : Ce film-là a été fait de manière assez organique. J’ai animé un plan, puis un deuxième, puis un troisième, pas du tout dans l’ordre. Je me suis lancé dans ce film sans storyboard, sans scénario, et sans véritable recherche graphique (rires) ! Je l’ai commencé en 2019 avec le logiciel d’animation vectoriel Adobe Animate Flash. Il n’y a que deux décors qui ont été peints, le premier plan et le dernier…et ça se voit très peu !

Quelle était lidée principale de HUGS ?

NF : Au fil du temps, je me suis rendu compte que j’étais quelqu’un de plus visuel que narratif. L’idée, c’était simplement d’animer des gens qui se font des câlins. Je me suis dit que quand j’aurai cinq minutes d’animation, j’essaierai d’en faire quelque chose. Comme c’est un film auto-produit, il n’y avait personne derrière moi pour dire : « faudrait terminer ton film maintenant ». En plus, je ne voulais pas attendre, je ne voulais pas passer par une étape d’écriture. Je voulais juste faire un film « uniquement sensoriel » basé uniquement sur l’animation. C’était cool, et en même temps, je ne sais pas si je le conseillerais. J’ai travaillé pour ce projet sur mon temps libre et un peu les week-ends ou entre deux jobs. C’était la première fois que je me suis dit que je n’allais pas aller chercher des financements, que j’allais animer directement et faire un film en peu de temps. Ce qui n’a pas été vraiment le cas !

Pourtant, dans ton film, il y a pas de dialogue, les personnages se prennent juste dans les bras…

NF : En fait, je voulais que les câlins soient au coeur du film.  Je ne voulais pas que d’autres choses viennent parasiter ce thème. Les personnages sont donc impersonnels. Ils sont asexués, ils n’ont pas de couleur de peau particulière. C’est pour ça qu’ils sont rouges, jaunes, verts, blancs… Ils n’ont pas d’attributs particuliers pour déterminer à quelle classe sociale ils appartiennent. Il n’y a pas de décor non plus.

Est-ce que tu as envisagé l’histoire sous le format dun clip ?

NF : Non, absolument pas, mais c’est marrant, car le film part bientôt au festival Music & cinéma à Marseille, donc ça colle !

Si tu navais pas fait de lanimation, qu’aurais-tu fait ?

NF : De la bande-dessinée, peut-être de la peinture. De toute façon, ça aurait été quelque chose de manuel et dans l’image. Par contre, dernièrement, j’ai été très séduit par l’univers du couple de réalisateurs Hélène Cattet et Bruno Forzani (Reflet Dans Un Diamant Mort, Amer, L’Étrange Couleur des larmes de ton corps, Laissez bronzer les cadavres). Ils ne font pas de films d’animation mais des films très libres de leurs images, assez psychédéliques, très étranges avec une forte présence de la pellicule. Ils se permettent même de faire des photos en fait. J’aimerai beaucoup animer pour eux, donc s’ils font un film d’animation : je suis là !

Propos recueillis par Georges Coste

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