Rémi Boubal : « Les courts m’ont formé »

Au Festival Musique et Cinéma de Marseille, le compositeur Rémi Boubal présentait Bigger Than Us, un documentaire de Flore Vasseur qui était à Cannes l’an passé, dans la section éphémère « Les films pour le climat ». Cette année, il reviendra sur la Croisette avec Plan 75 de la cinéaste japonaise Chie Hayakawa (Un Certain Regard). Il y a quelques années, il signait la partition de Nuestras Madres de César Diaz (Caméra d’or au Festival de Cannes 2019) mais aussi d’un court qu’on avait beaucoup aimé à Format Court : Une chambre bleue du polonais Tomasz Siwiński (Semaine de la Critique 2014). Discussion autour de la liberté, des gouttes d’eau et de l’imagination.

Format Court : Une chambre bleue, sorti en 2014, est un court-métrage d’animation sur lequel tu as travaillé avec un réalisateur étranger, il y avait une contrainte de la distance sur ce projet. Comment as-tu travaillé dessus ?

Rémi Boubal : Je suis arrivé à la fin du projet. On s’est rencontré [avec le réalisateur, Tomasz Siwiński] le jour de l’enregistrement. On a fait des allers-retours pendant plusieurs mois où je lui envoyais des choses et où il me répondait. La musique a été mise en place comme ça. Puis, il est venu en France pour superviser la post-prod’ et je l’ai rencontré à ce moment-là, avec les musiciens.

Tu es un peu le lien entre le réalisateur, le producteur et les musiciens ?

R.B : Pour ça, il y a parfois un intermédiaire, une vraie personne qui fait ce lien plutôt pour les longs-métrages. Ca s’appelle un superviseur musical. Il s’occupe de tout ce qui touche de près ou de loin à la musique comme les droits d’un morceau dans certains cas ou la garantie de la bonne tenue de la musique. Selon le projet, il n’est pas obligé d’être interventionniste. Mais dans le court-métrage c’est beaucoup plus rare car c’est une personne de plus à payer. Dans l’économie du court, le compositeur joue souvent ce rôle-là, oui.

Certains compositeurs ont débuté en travaillant gratuitement pour se faire connaître, tout en se constituant une filmographie. Est-ce que cela a aussi été ton cas de passer par le court-métrage pour te former ?

R.B : Oui, j’ai commencé par des courts qui évidemment m’ont formé, et heureusement, car si j’avais commencé sur un long, je pense que je me serais planté. Mais au-delà de ça je continue, même si ça reste rare, de faire des courts. Ca permet de rencontrer des réalisateurs et je trouve le terrain d’expérimentation très libre. On nous laisse une liberté de faire les choses beaucoup plus grande que dans le long parce qu’il y a moins de risques économiques. La singularité, je pense, fait un peu partie de ce format.

Est-ce que la musique peut être un élément distinctif en apportant une originalité aux court-métrages ?

R.B : Disons qu’avec la musique de court, il me semble, on peut essayer des choses auxquelles le réalisateur et le producteur ne sont pas opposés, voire sont demandeurs. Dans un long, c’est beaucoup plus cadré, on ne peut pas s’amuser à vouloir essayer des choses parce qu’on a pas le temps et il y a des enjeux financiers tels qu’on ne va pas tenter de bousculer des codes. On en invente dans des courts et ça permet de plus s’amuser, même si le long reste intéressant pour plein de choses !

Pourquoi par exemple ?

R.B : Parce qu’on a beaucoup plus de temps pour musicalement étayer son discours, le construire différemment. Un ou plusieurs thèmes peuvent être utilisés, il peut y avoir des variations. On traite la durée différemment : sur un long, pour deux heures de temps, s’il y a 30-40 minutes de musique voire plus, ce n’est pas la même chose que sur un court de 10 minutes où s’il y a 10 minutes de musique, il faut qu’il y ait une super raison.

Le métier de compositeur tend de plus en plus à s’assumer, notamment avec l’arrivée de nouvelles générations. Est-ce que le statut de compositeur a évolué ? As-tu le sentiment que c’est plus accessible aujourd’hui de faire ce métier ?

R.B : Je pense que ce qui a changé maintenant, par rapport aux années 60-70, c’est qu’il y a des outils mis en place et qui permettent de maquetter les musiques. Ca, c’est très important. Avant, si le compositeur savait jouer d’un instrument, il pouvait faire une réduction, càd proposer à quoi allait ressembler la musique dans les grandes lignes. Il fallait que le réalisateur ait suffisamment d’imagination pour entendre la musique orchestrée. Aujourd’hui avec des ordinateurs, on peut arriver à maquetter, càd à donner vie à la partition de manière virtuelle avec des instruments eux aussi virtuels. Ces maquettes permettent de simuler ce à quoi va ressembler la musique une fois qu’elle sera enregistrée. C’est un outil clé qui a vraiment changé l’aspect de notre métier pour les réalisateurs. Je pense qu’il y a plus de jeunes compositeurs qui se lancent dedans qu’avant, c’est peut-être dû au fait que ça se soit démocratisé avec les ordinateurs, ce qui est plus ludique. Il y a le Conservatoire National Supérieur qui a aussi créé des “classes de musique à l’image” et très certainement que cela participe aussi à former des jeunes, car avant il n’y avait pas de réelles formations.

Le long-métrage Bigger Than Us sur lequel tu as composé la bande originale est un documentaire. Quel a été l’enjeu sur ce projet ? Est-ce que tu as pu récupérer les images pendant le montage ?

R.B : J’ai pu récupérer des images mais j’ai commencé à travailler avant et pendant le tournage et puis pendant le montage. J’ai pu être là durant toutes les étapes de conception, de fabrication du film. En général, c’est plutôt pendant le montage. La réalisatrice, Flore Vasseur, tournait dans divers pays et continents, donc à chaque fois qu’elle revenait de 2-3 semaines de tournages elle passait par la France où elle faisait des debriefs publics, auxquels tout le monde pouvait assister d’ailleurs. Et à la suite de ses debriefs, on se voyait pour parler de la musique.

Internet a dû énormément contribuer à faire connaître votre travail, avec le fait que les films soient en ligne, que vous créiez des sites internet et mettiez en avant ce qui n’était jusqu’à présent pas à portée de bras…

R.B : Je ne crois pas trop en l’idée qu’un réalisateur va taper : “Cherche compositeur de musique » sur Internet et tombe sur un site. Enfin peut-être que cela arrive, ce serait rigolo d’ailleurs ! Mais je pense plutôt que c’est un outil permettant à un réalisateur qui s’intéresse à nous de lui dire qu’il peut écouter ceci ou cela. Il y a tellement de choses nouvelles qui sortent tous les jours dans le monde que l’on est une goutte d’eau dans l’océan.

Être compositeur, c’est un métier très solitaire ?

R.B : Pour ma part oui. Le plus clair de mon temps, je le passe seul dans un studio. Après il y a des compositeurs qui travaillent en équipe avec d’autres. L’acte de composer est solitaire mais je suis mais je suis toujours en lien avec une équipe, un réalisateur et un monteur.

Propos recueillis avec Katia Bayer. Retranscription : Eliott Witterkerth

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