All crows in the world de Tang Yi

Dans All crows in the world, film de quatorze minutes qui a reçu cette année la Palme d’Or du court-métrage en sélection officielle à Cannes, la réalisatrice Tang Yi dépeint une jeunesse chinoise à la fois audacieuse et réservée qui questionne certaines pratiques sociales qui semblent redondantes et dépassées. C’est d’ailleurs de son histoire personnelle que la réalisatrice a puisé l’inspiration pour ce film, qui sous des allures de comédie laisse apparaître une évaluation plus acerbe du rapport aux relations et à la sexualité en Chine.

Zhao Shengnan, le personnage principal, est assis à la table d’un restaurant avec son amie, elle souhaite commander une soupe. Le restaurateur décline sa demande préférant aller passer du bon temps avec sa femme. Les deux amies ne manifestent pas un grand étonnement, le pari est pris : montre en main, leur moment ensemble ne durera pas plus de dix minutes. Elles ont raison, ça ne durera pas bien longtemps. L’acte sexuel est désacralisé. C’est aussi drôle que pathétique. L’homme aurait mieux fait de servir sa soupe. Mais ceci n’est que la mise en bouche.

Zhao est par la suite invitée par sa cousine de quelques années son aînée à une soirée business. A ce repas, assistent des hommes plus âgés, plus ou moins bon chic bon genre, du moins de ce qu’on veut bien en percevoir. Sa cousine l’invite à chanter une chanson traditionnelle et l’installe à la table. Elle la présente comme un petit joyau, meilleure école, enfant prodige. Elle reçoit de sa part un hóngbāo, une fameuse petite enveloppe rouge. L’homme qui préside la tablée réplique le don, appuyant son geste d’un proverbe taoïste “aussi rapide qu’un lapin, aussi calme qu’une vierge » (quick as a rabbit, quiet as a virgin), référant au fait que l’adolescente n’est pas mariée, de fait chaste. Les autres hommes font de même, la soirée donne lieu à une profusion d’offrandes et de compliments sur la beauté et l’horoscope de la jeune femme. Un homme à l’autre bout de la table, un peu pataud, met fin à cette situation en annonçant le plat.

Comme s’il s’agissait d’une transaction financière, on propose à l’adolescente la main d’un fils et l’opportunité de partir étudier aux Etats-Unis. La jeune femme ne décline pas directement l’offre mais admet que ses précédents petits amis non ni satisfaits ses résultats scolaires ni ses besoins sexuels. Stupéfaction. Tous se tournent vers le moine de la table. Pas vierge ? Apparemment tant que son horoscope est bon, ça passe. Un toast pour l’occasion. Il faut prendre son courage à deux mains, shot d’alcool, bienvenue dans le monde adulte, Zhao. Les sous-entendus et les mains baladeuses ne tardent pas à faire leur entrée. Les proverbes cités, les grands rêves et le comportement des hommes attablés sont forcés et exagérés aussi bien dans le fond que dans la forme. Difficile de les prendre au sérieux, pourtant tous deviennent effrayants.

C’est sous les néons d’un club de plaisir que l’on retrouve notre petite troupe. “Aujourd’hui, je suis l’homme le plus heureux du monde” s’exclame le chef de meute ayant choisi sa douce avant de se mettre à croasser de manière totalement inattendue, suivi par les autres. L’homme pataud que l’adolescente n’appréciait pas vraiment devient son refuge, mais lui se met à hurler tel un loup. Les corbeaux se retrouvent face au loup. On ne peut s’empêcher de faire le lien avec les croyances spirituelles de la Chine ancienne. C’est paradoxal et dérangeant comme les grands écarts entre réalité, humour et sarcasme qui occurrent tout au long de ce film. Face caméra silencieuse, l’adolescente se demande où elle a atterri, et nous aussi.

Les adultes vont poursuivre leur petites affaires, l’adolescente est remerciée. Elle reprend place à côté de l’homme qui la rassurait. Les rôles s’inversent, elle devient l’adulte face à cet individu qui ne semble pas totalement se fondre dans la masse. Puis retentit Disappointing de John Grant et le loup devient l’ange de sa soirée. Une sensibilité là aussi exacerbée, loin de tous les stéréotypes masculins. Les deux individus dansent ensemble une chorégraphie aussi risible qu’attachante qu’on a bien envie de reproduire dans notre salle de bain. Ils redeviennent des adolescents intrépides qui se jouent des adultes et de leurs jeux.

Retour au restaurant de départ. La soupe cette fois-ci servie. Comme si de rien n’était ? Pas vraiment. La fin de ce film laisse entrevoir de nouvelles possibilités et de nouvelles normes qui passent par le regard d’une jeunesse beaucoup plus mature et en marge du comportement de ses aînés.

Si le court-métrage de Tang Yi n’est pas révolutionnaire dans la forme, il a le mérite de faire passer un message clair par le biais de l’absurdité. De quoi patienter avant de voir ce que donnera dans le futur le long métrage adapté de All crows in the world, signé par WME grâce au succès de Cannes.

Anne-Sophie Bertrand

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Article associé : l’interview de la réalisatrice

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