Elsa Duhamel. L’animation, l’interprétation

Le court-métrage Bach-Hông d’Elsa Duhamel est en lice pour les César 2021. Jeanne, française d’origine vietnamienne, y raconte l’exil de son pays en 1975. Elsa Duhamel s’empare de cette histoire pour livrer un film plein de douceurs et de couleurs. Format Court a rencontré la jeune réalisatrice pour découvrir les coulisses de ce premier film d’animation professionnel.

Format Court : Tu réalises Bach-Hông, après deux films d’école (Françoise et Les Pieds Verts) et quelques films de commande. Comment était cette première expérience, sans le soutien des écoles, avec toi comme seule commanditaire ?

Elsa Duhamel : C’était génial de pouvoir réaliser un film avec une histoire que j’avais choisie et qui m’était très personnelle. Cependant, ce qui a été compliqué avec Bach-Hông, c’est que la durée du film est longue pour un court-métrage d’animation (19 minutes). Comme chaque minute coûte très cher à fabriquer, cela a eu pour conséquence d’avoir une première étape d’environ deux ans et demi de recherches de financements, durant laquelle il a fallu envoyer une vingtaine de dossiers à différentes Commissions. Bien sûr, quand les réponses ont été positives, cela m’a beaucoup encouragée, mais il y a aussi eu des moments plus difficiles moralement, quand des aides indispensables ont été refusées et que j’ai dû réécrire le scénario une énième fois. Avec le temps qui passe, on se pose pas mal de questions : est-ce que j’ai bien fait de choisir ce sujet ? Est-ce que ce film mérite vraiment que j’y passe autant de temps ? En même temps, malgré ces doutes, je pense que ces années ont été très profitables au film, car l’exigence des différents partenaires financiers sur le scénario m’a poussée à l’améliorer constamment. Enfin, quand la totalité du financement a été trouvée, j’ai pu me lancer dans la fabrication. Ca a été une longue période, elle aussi d’environ deux ans et demi, mais bien plus gratifiante car très concrète : cette fois, je savais qu’à la fin il y aurait un film, ce dont je ne pouvais être sûre avant ! Aussi, j’ai eu la chance d’être accompagnée d’une équipe très talentueuse. La découverte de chaque nouveau plan animé, chaque beau décor achevé, m’apportait la motivation nécessaire pour arriver au bout de cette fabrication. En résumé, même si je ne regrette rien, c’est sûr qu’il aurait été plus simple de partir sur un projet au format plus court pour un premier film !

Le documentaire animé, et surtout le témoignage, te tient à cœur et revient dans tes trois films. Pourquoi choisis-tu ce format ?

E.D. : Au tout début de mes études en cinéma d’animation, à l’ESAAT de Roubaix, j’ai eu l’occasion de découvrir le travail du réalisateur suédois Jonas Odell, avec le documentaire animé Jamais comme la première fois, où quatre personnes témoignent de leur première relation sexuelle. Cette façon de lier l’animation au réel m’a tout de suite beaucoup plu, notamment parce l’animation autorise l’anonymat de la personne qui témoigne, et permet ainsi de raconter des histoires très intimes. L’envie de faire un documentaire animé a d’ailleurs été l’une de mes motivations pour continuer mes études dans une seconde école, l’EMCA à Angoulême parce que je savais que la formation proposait un partenariat avec une école de documentaire sonore, l’école Créadoc. C’est donc à l’EMCA que j’ai réalisé Françoise, mon premier documentaire animé.

Dans Françoise, le témoignage est dur.

E. D. : Oui, c’est l’histoire d’une petite fille qui est victime d’un viol. On ne parlait pas autant de ce sujet à ce moment là (c’était en 2010). Le témoignage sonore, très fort, avait été enregistré par Iris Manso, étudiante à Créadoc. C’était très important pour moi de pouvoir mettre en lumière ce témoignage, de lui donner une visibilité supplémentaire grâce à sa diffusion sous forme de court-métrage.

Pourtant avec l’animation, il faut tout créer. Il y a forcément une part d’imagination venant de toi. Comment arrives-tu à faire la part des choses entre la reconstitution fidèle par rapport au témoignage qu’on te donne et cette part d’imagination qui est absolument nécessaire pour tout film d’animation ?

E. D. : Ce n’est pas évident ! C’est même toute la complexité du documentaire animé : pour que je puisse faire le film, il faut que je « m’approprie » l’histoire, que je l’interprète en y apportant mon point de vue en tant que réalisatrice. Cependant, c’est aussi indispensable que la personne qui témoigne ne se sente pas trahie en voyant le film, qu’elle n’ait pas l’impression que son témoignage ait été déformé. Là où la difficulté se pose particulièrement, c’est dans le choix du montage sonore. Pour Bach-Hông par exemple, j’ai enregistré Jeanne durant trois jours, ce qui m’a donné énormément de matière sonore (une dizaine d’heures de rushs). La vie de Jeanne est passionnante, il y aurait largement de quoi nourrir un scénario de long métrage. Pourtant, pour faire le film, je ne pouvais garder que quelques phrases de ces heures d’interviews. Ce n’était pas facile de résumer une vie en quelques minutes… mais en même temps cela m’a obligé à aller à l’essentiel, en ne gardant que ce qui correspondait à mes intentions de réalisation. En l’occurrence, pour Bach-Hông, c’était de raconter la vie de Jeanne en ayant pour fil rouge sa passion pour les chevaux.

Pour ce qui est du dessin, même si je le voulais, je ne pourrais pas être complètement fidèle à la réalité. Je n’étais pas sur place au moment des faits qui me sont racontés, je ne peux donc qu’imaginer. Je pars du principe que c’est un travail de création qui, certes, s’inspire de photographies, mais qui reste mon interprétation bien à moi. Ce qui importe ce sont mes ressentis à l’écoute du témoignage : qu’est-ce que ça m’évoque, qu’est-ce que moi j’imagine ? Avec l’animation, à partir du moment où on dessine, c’est forcément une interprétation. Pour Bach-Hông, j’ai d’ailleurs choisi une palette colorée très peu réaliste : au début du film, les peaux des personnages sont grises, le cheval est jaune… On est clairement dans une retranscription très interprétée de la réalité.

Tu es partie au Vietnam pour travailler le film. Qu’est-ce que tu as trouvé là-bas, est-ce que tu as vu des choses que Jeanne t’avait raconté ?

E. D. : C’était très important pour moi d’aller au Vietnam pour mieux comprendre la culture de ses habitants, et créer une « banque » d’images et de sons qui servirait de références pour la fabrication du film. Je me suis donc fait un programme très serré pour enregistrer un maximum de sons et découvrir les lieux qui concernaient Jeanne, y ressentir par moi-même l’ambiance qui y règne pour pouvoir la retranscrire au mieux dans le film. J’ai pu voir la maison de Jeanne, bien qu’elle ait connu de nombreuses modifications au fil des années. Ça m’a quand même permis d’imaginer les lieux dans lesquels elle a pu vivre, entre le Saïgon qu’elle a connu et celui d’aujourd’hui. Le cercle hippique a été détruit, tout est imaginé dans le film. Mais j’ai pu visiter l’école qu’a fréquenté Jeanne. Cette fois, c’étaient les vrais bâtiments, la même cour. Ça permettait de se replonger dans l’ambiance et aussi d’enregistrer des sons de classes avec les enfants qui discutent, ce qui aurait été compliqué à recréer en France ! Par exemple, la sonnerie qu’on entend dans le film, c’est la vraie sonnerie de l’école et je pense que c’était la même à l’époque de Jeanne. Ce sont des détails que je trouve important pour le côté documentaire. J’ai aussi enregistré des cochons, des poules vietnamiennes, énormément d’ambiances qu’on retrouve dans le film et qui apportent beaucoup de crédibilité. J’ai pris beaucoup de photos, de vidéos là-bas qui m’ont été très utiles pour faire les décors du film.

Tu travailles beaucoup la couleur. C’est frappant, leur intensité dans Bach-Hông. Comment les choisis-tu et comment les élabores-tu ?

E. D. : Pour chaque film, il est important pour moi de trouver un graphisme unique qui correspond au mieux à mes intentions de mise en scène. Je fais toujours un color-script, un document de travail qui permet de réfléchir aux gammes colorées de chaque séquence, et surtout de prévoir leur évolution au cours du film. Pour Bach-Hông, j’ai choisi par exemple pour la première partie du film une gamme colorée assez restreinte avec deux couleurs dominantes : le gris et le jaune. Le gris me permettait de faire ressentir par la couleur le fait que cette partie de l’histoire se déroule dans le passé, tout en ayant un rendu final très lumineux et coloré, grâce à l’association avec le jaune. L’intensité des couleurs du film est également due à l’utilisation d’encre pour la colorisation des personnages et des décors. L’encre amène ses couleurs intenses, vibrantes, au contraire de l’aquarelle qui aurait donné des couleurs beaucoup plus douces.

Comment as-tu trouvé Jeanne et pourquoi as-tu décidé de raconter son histoire ?

E. D. : Au départ, j’avais envie de faire un film qui parlerait de la relation homme-animal. Plus précisément, j’avais envie de faire un film qui fasse le portrait d’une personne mais à travers sa passion pour les animaux. Il se trouve que moi-même, j’ai fait pas mal d’équitation. En côtoyant des propriétaires de chevaux, je me suis rendue compte qu’avoir un cheval demandait beaucoup d’implication. Par rapport au sujet de mon film, j’ai trouvé ça intéressant : pour accepter toutes ces contraintes, c’est que leur passion est forcément très forte, et doit être un réel apport dans leur vie. Je me suis donc renseignée dans mon club équestre, j’ai rencontré pas mal de propriétaires mais je ne trouvais pas d’histoires assez fortes pour en faire un film. Et c’est en allant sur un forum consacré à l’équitation que je suis tombée sur le témoignage de Jeanne. Je l’ai contacté et je lui ai proposé qu’on se rencontre. Elle m’a alors fait découvrir son cadre de vie, un chalet en pleine montagne entourée de pâturages. Et surtout, elle m’a raconté en détail sa vie extraordinaire. J’ai été très impressionné par sa force de caractère et par sa générosité : c’est une personne très engagée, membre de plusieurs associations qui défendent aussi bien les animaux que les êtres humains, en particulier les réfugiés de guerre.

Ce qui m’a décidé à choisir son histoire, c’est non seulement le fait que je me reconnaisse dans les passions de Jeanne (la nature, les animaux, ainsi que le dessin, Jeanne étant elle aussi artiste) mais aussi parce qu’elle me permettait de parler d’un sujet qui me touche beaucoup et dont je trouve qu’il est très important de parler à notre époque : l’immigration. Des milliers de réfugiés meurent chaque année en tentant de traverser la Méditerranée pour rejoindre l’Europe. Faire un film sur l’histoire de Jeanne, cela représentait une façon pour moi de porter l’attention sur le drame personnel vécu par chaque personne qui quitte son pays.

Comment Jeanne a-t-elle reçu le film ?

E. D. : Le premier visionnage lui a fait comme tous les gens que j’ai interviewés. Entendre sa propre voix enregistrée, et aussi se voir représentée en personnage animé, c’est très perturbant ! En ce qui concerne l’histoire, il n’y avait pas vraiment de surprise car je lui avais envoyé le scénario bien en amont. Jeanne a beaucoup aimé le film, elle l’a partagé auprès de ses ami.es. Ce qui m’a fait très plaisir récemment c’est qu’une femme née à Saïgon m’a contacté après avoir vu le film : il se trouvait qu’elle montait dans le même club hippique de Jeanne, à la même époque ! Le film l’avait beaucoup émue, elle s’était vraiment retrouvée dans l’histoire. J’ai pu la mettre en contact avec Jeanne, elles ont ainsi pu se retrouver et échanger leurs souvenirs d’enfance. C’est super quand le cinéma permet ainsi de réunir les gens.

Propos recueillis par Agathe Arnaud

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