Maalbeek de Ismaël Joffroy Chandoutis

Sélectionné à la Semaine de la Critique 2020, Maalbeek de Ismaël Joffroy Chandoutis vient de remporter le Bayard d’or du meilleur court-métrage au Festival de Namur (le FIFF pour les intimes) hier soir. Une première étape importante pour ce film qui démarre une très belle carrière en festival (Paris Courts Devant, FIFIB, FNC, …) en cette rentrée atypique. Il sera diffusé en octobre à la Cinémathèque française dans le cadre des projections hors les murs de la Semaine de la Critique et sera également projeté au Festival Format Court dans le cadre de notre programme cannois, en présence du réalisateur, fin novembre au Studio des Ursulines (Paris, 5ème).

À l’heure où un attentat a encore eu lieu il y a quelques jours seulement à Paris, le court-métrage Maalbeek vient de faire sa première à Namur ce dimanche 3 octobre 2020. Le film, terminé dans la journée, y a fait sensation, projeté à deux reprises, dans un programme de courts en compétition et en avant-programme de La Troisième guerre, le premier long – pas mal – de Giovanni Aloi (sujet à venir).

Ismaël Joffroy Chandoutis a étudié dans deux écoles belges, l’INSAS et Sint-Lukas. Il a poursuivi son cursus au Fresnoy, dans le nord de la France et a réalisé deux films qui continuent de bien marcher : Ondes noires et Swatted. Tous deux interrogent le pouvoir de l’image et la représentation et touchent autant à l’esthétique, aux faits réels qu’aux témoignages personnels et sincères.

Aujourd’hui, il y a Maalbeek.

Achevé le jour même de sa diffusion à Namur, le film est une expérience à part entière qui reste longtemps en mémoire. Le film nous fait revivre l’attentat à la bombe de la station de métro éponyme à Bruxelles, le 22 mars 2016. Sabine, une jeune femme, se trouvait dans la même rame que le terroriste, à quelques mètres de lui avant l’explosion. Elle a survécu sauf qu’elle a tout oublié. Elle n’a pas d’images auxquelles se raccrocher. Aucun souvenir, rien. Pour se reconstruire, elle scrute les images de caméras surveillance, cherchant du sens à tout cela, comme si il y en avait. Pour tenter de redevenir elle-même, Sabine (se) questionne. Elle a des échanges téléphoniques avec un pompier qui est arrivé rapidement sur les lieux et avec une jeune femme qui a partagé le même cours de sculpture et la même rame qu’elle, mais qui est sortie de la station à temps. Une solidarité dans le drame s’esquisse, une extrême solitude se ressent aussi.

Ismaël Joffroy Chandoutis aurait pu se trouver dans le métro ce jour-là 22 mars 2016. Il doit son salut et sa vie à la fatigue : il demande en effet à la réalisatrice avec qui il avait rendez-vous de décaler leur entrevue à une heure plus tardive car il rentrait la veille d’un voyage en Roumanie. Il se souvient du réveil, des nombreux messages de proches inquiets en allumant son portable et des camions de la presse internationale, installés en bas de chez lui, qui ne faisaient que répéter en boucle les mêmes éléments par manque d’informations. Il se souvient qu’il faisait beau, ce jour-là. Petit à petit, il va s’interroger sur la place des images et refuser le spectacle médiatique qui s’organise sous ses yeux. Il cherche. « Ce qui motive l’idée de faire un film, c’est la rencontre », vous dit-il. Le geste documentaire l’anime, on créé du coup le mot-clé sur Format Court car les étiquettes sont faites pour être décollées !

Pour illustrer son film et la quête de souvenirs de Sabine dont le témoignage a participé à la concrétisation de ce projet, le réalisateur fait appel à la voix mais aussi aux images du métro tel qu’on le connaît à Bruxelles. Les détails sont précis : le dessin de la station affiché sur les murs de la station, le petit jingle de la STIB (la RATP belge), les portiques de métro. Maalbeek enregistre aussi les cris, les voix des journalistes annonçant le drame, les sirènes d’ambulances, la fumée, la panique, le visage flou, cicatrisé et pixellisé de Sabine, les archives d’Internet, les photos et vidéos de la rame et des survivants que nous, spectateurs, avons refoulés ou pas voulu voir. À l’écran, la souris d’ordinateur du réalisateur fait des zooms avant, arrière, scrute, cherche. Entre le trop plein d’images et son absence cruelle, où faut-il placer le curseur ?

Entre 2016 et 2020, plusieurs années se sont écoulées. Le projet a mis du temps à se faire, le sujet était lourd et compliqué à mettre en place. En quelques années, il a mûri cependant pour donner lieu à un projet-quête personnelle passionnant.

Ce qui fait la force de ce film, c’est bien évidemment sa thématique terrible, universelle, émotionnelle, mais pas seulement. La forme compte pour beaucoup. Documentaire, fiction, animation, expérimental ? Un peu de tout à la fois. Le court fonctionne en effet aussi pour sa dimension multi-sensorielle, ses flous pixellisés, ses images au ralenti, ses temps silencieux et son trop plein de bruits. Le son est alternativement étouffé, silencieux et musical avec comme finale une Lettre à Elise de Beethoven, jouée en reverse et composée par Sergio Baietta, adéquate à ce film beau, dur, résistant et nécessaire.

Katia Bayer

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2 thoughts on “Maalbeek de Ismaël Joffroy Chandoutis”

  1. loved and screened SWATTED , in full admiration of Ismael’s creativity ,
    hoping to have MAALBEEK in our next edition
    you can still watch some of our 2020 program : -dimitria.gr/ekdhlwseis/kathgories/kinimatografos/

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