The Big Shave de Martin Scorsese

Avec plus d’une vingtaine de longs métrages, de multiples nominations et de nombreuses récompenses, Martin Scorsese s’est imposé comme l’un des plus grands réalisateurs du cinéma américain de notre époque. D’origine sicilienne, le réalisateur de 77 ans a profité du confinement et du temps soudainement retrouvé, pour se recentrer sur lui-même et réaliser un tout nouveau court métrage particulièrement personnel, commandé par la chaîne BBC, et diffusé dans l’émission Lockdown Culture with Mary Beard, et que l’on peut facilement retrouver en ligne.

L’occasion de revenir sur l’un des courts métrages les plus marquants et significatifs des débuts de sa carrière, The Big Shave. Réalisé en 1967, soit 9 ans seulement avant son long métrage Taxi Driver qui lui vaudra la Palme d’Or du meilleur film, ce court métrage de 6 minutes présageait déjà plusieurs thématiques chères au cinéma de Scorsese.

Le film s’ouvre sur la présentation d’une salle de bain propre, à la blancheur éclatante, sur fond sonore d’une musique de jazz entraînante. La caméra s’attarde longuement sur différents éléments de la salle de bain ; toilettes, robinets, évier, l’unique brosse à dents ou encore l’armoire à pharmacie, tout est scruté avec attention. Entre ensuite un homme brun (Peter Bernuth), la trentaine, au tee-shirt blanc et au physique sculpté et parfait.

L’homme sort son rasoir et commence ce qui semble être son rituel matinal. Ses gestes sont précis et nets, il se montre méticuleux et obtient un rasage irréprochable. Mais voilà qu’il réitère un second rasage, et se coupe une première fois sans y prêter attention, du sang coule doucement le long de son cou. C’est alors que chaque nouveau coup de rasoir porté à son visage provoque une nouvelle plaie et entraîne un flot de sang inépuisable. La scène se termine sur un dernier geste suicidaire, la main tranchant finalement la gorge alors que la musique s’arrête, le sang s’est depuis répandu dans l’évier, de son torse jusqu’à ses pieds… Un écran, rouge sang lui aussi, finira par lancer le générique de fin.

The Big Shave. Un court métrage d’une violence extrême due à l’abondance de sang ainsi qu’à l’automutilation douloureuse à regarder, mais aussi due aux nombreux contrastes qui font naître un profond sentiment de malaise et de mal-être. En effet, un des contrastes les plus insupportables est certainement celui qui se joue entre la scène sanglante et l’impassibilité du personnage. Pas un cri, pas une larme, pas une once de douleur, le personnage reste de marbre et continue de regarder fixement, imperturbable, son reflet. Autre contraste des plus perturbants : cette musique jazz rythmée et gaie, signée par Bunny Berigan en 1937, « I can’t get started » et l’ambiance sanglante et meurtrière de la scène.

Ce qui dénote aussi tout particulièrement dans The Big Shave, c’est l’impression de l’irréalité de la scène. Rien qu’en ce qui concerne la première partie du court métrage qui ne compte que la présentation de la salle de bain et l’homme se rasant normalement, tout est trop parfait pour être réaliste.

La représentation de la scène pourrait presque être assimilée à celle d’un spot publicitaire. L’homme est charmant, il incarne le type même de l’américain de classe moyenne et la caméra se focalise volontairement sur l’action de la lame ainsi que sur les produits utilisés en différents gros plans. L’aspect publicitaire est accentué par la perfection de la scène. Une perfection qui dérange : la blancheur immaculée de la salle de bain, l’absence d’objets personnels ou encore le physique grec de l’homme sont autant d’élément qui pèsent et paraissent être de mauvais augures.

Le court métrage créé un suspense haletant où l’on pressent aisément que tout est trop parfait, trop lisse, pour demeurer ainsi. Ce tableau, pur en tout point, ne peut qu’être taché et tourner à l’horreur.

En 1967, lorsqu’il réalise son court métrage, Scorsese n’a que 25 ans, et cela fait déjà plusieurs années que la guerre du Vietnam fait rage. Un contexte qui a marqué profondément la jeunesse américaine ainsi que celle du réalisateur, à tel point qu’il est possible de considérer The Big Shave comme une prudente métaphore de la guerre du Vietnam.

Initialement, Martin Scorsese avait prévu de nommer son court métrage VIET’ 67 et d’en faire la représentation d’une Amérique saignée à blanc par les massacres engendrés en Asie. Le film aurait notamment dû inclure à sa fin des images d’archives témoignant des violences perpétuées et de l’horreur ambiante de la guerre. Il ne gardera de ses idées que la discrète mention « Viet’ 67 » à la signature de fin du court métrage.

Si le réalisateur a choisi d’amoindrir la dimension politique de son court métrage, il est toujours possible d’y voir une représentation symbolique de l’époque. Le soudain retournement de situation d’un rasage précis à un bain de sang semble référer à la chronologie du conflit. Ce qui ne devait être qu’une intervention mineure pour les États-Unis s’est révélée être un désastre sanguinaire. De même, la mutilation du protagoniste peut notamment renvoyer à la politique autodestructrice et frénétique des États-Unis qui condamne aveuglément ses soldats. Sacrifice barbare d’une jeunesse…

Une thématique qu’il reprendra et approfondira bien des années plus tard dans Taxi Driver. Le protagoniste, Travis Bickle, est homme déboussolé et profondément traumatisé par les horreurs de la guerre du Vietnam, qui finira lui aussi par sombrer dans la violence et le sang.

Plus qu’une métaphore du Vietnam, The Big Shave se veut être la vision personnelle de Scorsese de la Mort elle-même. Sans nier la part politique, le réalisateur soulignera quelques années après, qu’il voulait surtout représenter le profond désespoir qu’il traversait à cette époque précise de sa vie.

Marguerite Stopin

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