Joël Curtz : « Je vois le cinéma comme une somme de compétences, un assemblage de pièces que j’ai appris à manier »

Déjà montré à Rotterdam, Une chance unique a fait sa première nationale à Clermont-Ferrand. Inspiré d’une nouvelle d’Erwan Desplanques, la première fiction du cinéaste et plasticien Joël Curtz raconte la rencontre douce-amère de Lazare et de deux jeunes auto-stoppeuses.

Format Court : Tu es passé par l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg, l’Université des Arts de Berlin, l’Académie des Beaux-Arts de Vienne et le Fresnoy. Qu’est-ce qu’on apprend dans une école d’art ?

Joël Curtz : Chacun définit sa manière de faire des études d’art. Pour moi, c’était un environnement pour expérimenter des choses, faire des projets tout en ayant accès à du matériel et à des personnes avec qui discuter. J’ai commencé à Strasbourg, où j’ai été initié à la scénographie et au travail du bois et du métal. Je suis curieux par nature, et j’ai voulu saisir des occasions de découvrir d’autres cultures, d’autres façons de fonctionner, et trouver un cadre pour travailler. Quitte à changer régulièrement d’école et ne pas forcément finir le diplôme. Dans ce domaine, ça compte moins que l’accès aux professeurs et au matériel.

C’est là-bas que tu as cultivé ton envie de cinéma ?

J.S. : Tout à fait. J’ai toujours considéré l’école d’art comme une alternative moins formatée à l’école de cinéma, et moins basée sur la technique que sur une recherche de créativité. Chaque école a sa manière d’appréhender la vidéo. A Strasbourg, c’était plus orienté art vidéo, comme dans les musées où des images tournent en boucle, et ça ne me parlait pas. Ce qui m’a passionné au départ, c’était le monde du théâtre, de la scénographie et du documentaire. Alors j’ai rejoint la section vidéo des Beaux-Arts de Vienne, où j’ai travaillé le documentaire avec Harun Farocki, puis la classe vidéo de Berlin qui avait un partenariat avec les universités de musique et de théâtre. Je vois le cinéma comme une somme de compétences, un assemblage de pièces que j’ai appris à manier : le travail sur l’image, la photographie, la musique, avec les comédiens.

Cette vision plurielle du cinéma s’exprime dans ton œuvre faite de documentaires, d’installations, de fictions. Quels ponts vois-tu entre ces formes, tantôt abstraites tantôt figuratives ?

J.S. : Ce qui m’intéresse c’est avant tout l’expression d’une émotion et d’une sensibilité à un spectateur. Au fur et à mesure, j’ai compris que les installations étaient des essais pour m’amener vers le cinéma, qui me correspond davantage pour rencontrer ce spectateur. Je suis moins attiré aujourd’hui par les formes nouvelles que par la forme simple de la salle ou de la télé, par laquelle on touche un public qu’on ne touche pas ailleurs. Le cinéma est plus accessible que le monde très élitiste de l’art que j’ai beaucoup côtoyé. Aujourd’hui, l’art contemporain est une énorme supercherie qui s’est complètement détachée du public alors que le cinéma est le moyen de se rapprocher des gens. Mais, aussi hétéroclites que mes films puissent paraître, ils sont reliés par le fil rouge de mes obsessions. J’ai par exemple fait beaucoup d’auto-stop dans ma vie, et les rencontres, la prise de risques inhérentes à cette pratique, sont un peu les thèmes qui lient mes différents films. J’ai fait un documentaire sur une femme qui avait traversé l’Italie en auto-stop. Une chance unique parle aussi de ça, de l’imprévisible, des illusions perdues.

Une chance unique ne parle pas aussi de l’individualisme, de la lâcheté de la jeunesse ?

J.S. : Si, et plus généralement du conflit d’attentes entre les générations. Ce qui m’intéresse c’est toujours d’avoir deux perspectives. Ici, il y a celle de Lazare, seul et abandonné, avec qui on est en empathie, et celle des filles, de la jeunesse, qui vit dans monde du swipe (balayage latéral effectuée à l’aide de son doigt par un mobinaute). On m’a dit en Commission que c’est moi qui devrais jouer Lazare mais en réalité, je suis aussi les filles. Je comprends chacun de mes personnages, et c’est ça qui m’intéresse. Comprendre les deux points de vue, et même – surtout – là où ils ne se rencontrent pas. Je peux ressentir cette nostalgie de Lazare mais aussi ce qui parcourt les filles, cette impulsion de l’instant.

Propos recueillis par Yohan Levy

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