Le film de la semaine : Night Shift de Zia Mandviwalla

Alors que la sélection de la Compétition Officielle des court-métrages cannois et de la Cinéfondation 2018 ont été dévoilées ce mercredi, et en attendant que Bertrand Bonello préside ces deux sélections du 8 au 19 mai prochain, Format Court vous propose de revenir sur un court-métrage remarqué quelques années plus tôt.

Découvert en 2012 lors de la compétition officielle du Festival de Cannes, Night Shift a permis de révéler sa réalisatrice, Zia Mandviwalla, qui officie également en Nouvelle-Zélande dans la réalisation de clips et de vidéos commerciales.

En évitant de tomber dans le film social misérabiliste, Zia Mandviwalla nous dévoile un parcours de femme juste et émouvant : celui de Salote, une femme de ménage profitant de sa ronde de nuit dans un aéroport, pour collecter sur son passage ce que les autres laissent derrière eux…

Un avion qui atterrit, filmé depuis la fenêtre d’une voiture. Quelle vie suivra-t-on ? Celle d’un voyageur arrivant à l’aéroport par les airs ou celle d’un conducteur semblant s’y rendre par la route ?

La réalisatrice interroge dès l’ouverture la question du point de vue, comme pour nous prévenir que notre appréciation de son personnage – et de nos a priori – sera malmenée durant son film.

Salote est technicienne de surface dans un aéroport. Une nettoyeuse de l’ombre, invisible, même aux yeux de ses collègues, avec pour seule identité, un badge de service pendouillant au cou. La caméra à l’épaule est accrochée à cette même nuque qui déambule, nettoie et rince. Salote est au centre de tout, magnétique, et pourtant, elle semble toujours hors du monde, ignorée des autres.

Le parti pris de la réalisatrice est alors radical : raconter l’histoire d’une invisible dans un aéroport non identifié durant une nuit intemporelle.

Le lieu n’est donc pas anodin… Un aéroport, terre de voyage en devenir, de retrouvailles, ou de nouvelle vie. L’excitation du départ, l’émotion des embrassades… Pour ceux qui ne s’y rendent que pour décoller, c’est toujours le début d’une nouvelle histoire.
Salote, elle, s’y rend toutes les nuits et y travaille. Et elle n’a pas d’histoire à raconter ou à vivre. Sa ronde de nuit quotidienne est mécanique, routinière et banale. L’empathie naît alors d’injustices ou d’agressions que le personnage traverse, et qui questionnent notre propre rapport à la pitié.

Car Salote est le visage d’une misère sociale que l’on connaît. Elle représente toutes ces travailleurs-ses noctambules qui échappent à notre regard, ou que l’on refuse de voir. Il y a une fusion avec le réel et Zia Mandviwalla trouve les scènes suffisamment justes pour briser le point de vue externe le plus pur. Ainsi, elle atteint l’intériorité d’un personnage pourtant mutique qui cherche à fuir tout contact humain et tout jugement.

Toujours active dans ces gestes, Salote est passive dans le sens qu’elle y met, l’attention toujours dévorée par l’ailleurs et le hors champ. Son regard cherche à trouver une solution, une aide, un miracle dans ce temple aseptisé où déambulent des fantômes à roulettes. Un temple où le rêve ne lui appartient pas, où elle observe les blancs se l’approprier à sa place. Comme si elle était moins légitime qu’eux, comme si elle n’y avait pas le droit.

À force d’être dans l’ombre, le personnage devient funeste. Salote dérange, indispose et nous perd. On se sent voyeuriste lorsqu’elle récupère un rouge à lèvres oublié, une pizza abandonnée ou lorsqu’elle vole le doudou d’une petite fille quasiment sous son nez. Ces actions la caractérisent comme une anti-héroïne et on viendrait à la croire dure, voire perverse. Cette femme de ménage que nous jugions banalement aimable, semble finalement cacher une réalité plus complexe. Le personnage amène alors ombre et relief à un décor hygiénique et lumineux. Et plus sa ronde de nuit avance et plus l’écriture devient sèche, la mise en scène resserrée et la tension quasi claustrophobique.

Alors quand Salote quitte le parking vide de l’aéroport au petit matin, on ressent de la délivrance. Du moins, on aimerait y croire. Sur la route, l’extérieur se tait, la musique résonne. Les plans larges réalistes s’effacent au profit de jolis inserts flous. On se rattache à cette percée esthétique, quasi mystique, telle Salote qui s’accroche à la petite croix religieuse attachée à son rétroviseur.

Cette croix nous rappelle le « ciel » que regardait Salote dans son vestiaire au travail, cette lumière, que nous jugions blafarde, était pour elle divine. Cette même lumière divine qui se déposera quelques secondes plus tard sur son visage – dans l’avant-dernier plan du film – alors que la dramaturgie révèle au spectateur ce qu’il devait finalement comprendre de ce personnage ambigu.

Salote qui était à nos yeux une travailleuse esseulée devient instantanément avec ce plan une femme courageuse que nous voulons désormais aider. Cette question qui nous hantait – à savoir comment Salote survit-elle dans cette existence privée de tout – trouve sa réponse dans cette responsabilité portée à bout de bras et dans cette lumière divine provenant du hors champ qui se dépose sur son front. On y voit un tête-à-tête céleste implorant, une parenthèse pleine d’espoir… et on aimerait croire avec elle, un temps soit peu, à un quotidien meilleur.

Mais la réalisatrice, elle, n’oublie pas de nous ramener dans la réalité. Dans un dernier plan large urbain, où la voiture de Salote est paumée au milieu de la ville, Zia Mandviwalla nous rappelle l’existence difficile et invisible de son héroïne de l’ombre. On aurait alors voulu que l’existence intemporelle, impersonnelle et tragique de Salote, ne soit qu’une fiction… Elle est malheureusement le portrait d’une misère bien réelle.

Pierre Le Gall

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