Retour à Genoa City de Benoit Grimalt

Benoît retrouve sa grand-mère et son frère Tonton Thomas pour qu’ils lui racontent la série phare qu’elle suit depuis 1989, date de sa sortie officielle en France. Celle-ci – la plus ancienne encore en activité du monde télévisuel (sa première diffusion a eu lieu en 1973 aux États-Unis) – est Les Feux de l’amour.

Mémé et son frère tonton Thomas ne se rappellent plus très bien des plus des 3.000 heures de la vie trépidante de Victor Newman, Jack Abbott et consorts. “Alors Mémé, tu me racontes Les Feux de l’amour ?”

Par ces mots, Benoît Grimalt raconte, lui, une vie familiale, une histoire à travers une série TV qui a marqué plusieurs générations. L’histoire de la vie de sa grand-mère et de son tonton.

Benoît Grimalt, né en 1975, est tout d’abord photographe et un ancien des Gobelins. Il a été photographe pour le Festival de Cannes, est passé par le dessin et est également réalisateur. Véritable touche-à-tout, il est revenu cette année au Festival, non en tant que photographe mais en tant que réalisateur, pour présenter Retour à Genoa City, ce touchant moyen-métrage documentaire, parlant du passé et du présent avec comme entremetteur, la série Les Feux de l’amour. Le film, produit par la société de production entre2prises, a reçu le prix Illy du court-métrage. Une histoire qui raconte les origines italiennes de la famille du réalisateur puis du déménagement tour à tour en Algérie puis à Nice. Une famille pieds-noirs qui, au détour des péripéties de la vie, est venue “s’oublier” devant Les Feux de l’amour.

C’est une journée chez mémé et tonton Thomas, comme beaucoup d’autres, à Nice, sa vie méditerranéenne et sa chaleur. Frère et sœur n’ont pas une vie bien trépidante. Derrière leur rideau, protégés du soleil, ils attendent, ou bien ils oublient. Ils regardent Les Feux de l’amour depuis (trop) longtemps.

Pour les téléspectateurs non avertis de la série américaine, le réalisateur nous explique (fort heureusement) les détails et circonstances relativement ubuesques de cette série, qui auront tissé des liens incompréhensibles et absurdes tout au long des 40 ans de diffusion. 12 mariages, 10 comas, trois acteurs pour jouer le même personnage : à croire que les conventions scénaristiques sont passées de vie à trépas, entre quatre planches, six pieds sous terre.

Cette série, c’est comme un “troc”, raconte Benoît Grimalt dans son film en voix off, comme si la vie dans cet appartement n’existait plus et que les vies de Victor Newman et Jack Abbott remplaçaient celle de Tonton Thomas et de Mémé. Au début du film, la vie familiale de cette femme nous est inconnue, et l’on a envie d’en savoir plus. Confortés par leur petit intérieur, Mémé et tonton Thomas sont résignés, ils ne veulent pas forcément parler et répondre aux questions de Benoît Grimalt, pris par le feuilleton ou par la timidité de s’épandre, bien conscients qu’une caméra, portée par le petit-fils, les filment.

C’est au fur et à mesure que la série laisse place à une vraie histoire. Leur histoire. Celle d’Italiens émigrés en Algérie française à cause de la misère, puis ayant fui vers la France après la guerre d’indépendance d’Algérie en 1962. Une vie qui paraît être une “succession de rebondissements” pourrait-on dire, seulement au fil des années ces péripéties ne se passent dorénavant plus qu’au travers du petit écran, sur lequel ils se retrouvent tous les deux, tous les jours à 13h50, sur TF1, rendez-vous incontournable pour ces deux retraités. Peu à peu, les 3527 épisodes et leurs acteurs laissent place aux bien plus nombreux visages et aspects de la vie de Mémé et Tonton Thomas.

La nostalgie de l’Algérie, les photos anciennes, les personnages de leur passé, les amis, oncles et tantes, cousins et neveux. Lentement, les vies se mélangent, celle de Mémé et Tonton Thomas ou du cousin Blaise s’entrelacent avec celle de Victor, Brooke, Nicky, Sharon ou Jack. Les rôles s’inversent, eux aussi font partie intégrante de la série. Eux aussi, après tout, ont eu une vie pleine de rebondissements, celle d’une famille qui a vécu les guerres, la misère, la croissance et le plein emploi, puis le chômage et les nouvelles technologies. Rien à envier à Victor Newman et ses comparses. Puis les années passent, Mémé n’est plus là et la mélancolie s’invite dans l’appartement qui laisse passer encore de timides rayons de soleil au travers de rideaux qui auront bien camouflé les deux retraités de la vie extérieure. Une lassitude qui nous touche, exprimée par Tonton Thomas, puis les jours passent, les épisodes aussi.

Enfin, un regard vers le large, vers Capelle, Alger ou Naples. Nous sommes sur la baie de Nice. Victor Newman, personnage emblématique de la série, regarde avec le réalisateur/petit-fils, la mer. Vers une vie passé ? Une vie qui n’a pas été vécue ? Une vie peuplée de nostalgie que le cinéaste emprunte également, lorsqu’il documente certains passages par l’emploi de ses anciens films VHS tournés il y a 25 ans.

Derrière ce documentaire, on ne peut s’empêcher de ressentir une tristesse. Les Feux de l’amour ? Un feuilleton qui ne fonctionne que par la manipulation des esprits, l’accaparement des regards, l’enchaînement de drames, de morts, de comas et de pleurs. Le spectateur y est constamment en attente. Mémé et Tonton Thomas n’y coupent pas, ils sont là, assis, ils ne bougent pas. Ils attendent. Et les scènes de famille coupées, tournées en VHS il y a 25 ans, nous feraient presque croire qu’ils attendaient déjà.

Dans Les Feux de l’amour, pour le réalisateur, “l’histoire disparaît” au profit des émotions pour fidéliser le spectateur “et il ne reste que des visages” en gros plan. Benoît Grimalt prend à contre-pied ce code télévisuel et filme, malgré ces mêmes gros plans sur les visages de ces aïeux, les vies et les histoires de sa famille. Il tourne la caméra vers les spectateurs et montre que le visage des fidèles de la série à changé, que leurs spectateurs ont vieilli avec eux et emportent le souvenir d’une vie passé qui était trépidante et pleine de vie dont il ne restera, au final, que des cartons et des espaces vides. Tonton Thomas et Mémé nous touchent, nous rappellent nos grands-parents, nos mémés, nos pépés et nos tontons et leurs séries TV symboles d’un souvenir immatériel qui nous reste à jamais.

Clément Beraud

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Pour information, Retour à Genoa City sera projeté ce jeudi 8 juin au Studio des Ursulines (Paris, 5ème) à l’occasion du Best of Cannes, en présence du producteur du film Damien Froidevaux

2 réflexions au sujet de « Retour à Genoa City de Benoit Grimalt »

  1. Très bel article ! très bien vu ! Je confirme, on rit beaucoup et on sourit, avec un peu de tristesse. Très beau court-métrage !

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